« On peut prévenir avant de guérir »… A Cormeilles-en-Parisis, collégiens et lycéens se forment contre le harcèlement

REPORTAGE Une quarantaine de collégiens, issus de huit établissements du Val-d’Oise, sont venus rencontrer des lycéens ambassadeurs et recevoir une formation

Sélène Agapé

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Le lycée professionnel Le Corbusier à Cormeilles-en-Parisis (Val-d'Oise) compte 17 ambassadeurs lycéens.
Le lycée professionnel Le Corbusier à Cormeilles-en-Parisis (Val-d'Oise) compte 17 ambassadeurs lycéens. — S.A/20 Minutes
  • Ce jeudi 7 novembre est la journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire.
  • Un fléau qui touche un enfant sur dix en France. Selon le ministère de l’Education nationale, 18 % des collégiens affirment avoir été victimes de cyberharcèlement.
  • Une journée de mobilisation, avec la formation d’une quarantaine de collégiens, a eu lieu ce jeudi au lycée professionnel Le Corbusier, à Cormeilles-en-Parisis.

Un joyeux brouhaha règne dans le hall du lycée professionnel Le Corbusier, ce jeudi après-midi. Distribution de badges « Non au harcèlement », de [370] rubans verts en signe de respect… Jason, Hamza, Alexis, Trisha et 13 autres élèves accueillent leurs camarades et les visiteurs sur leur stand d’informations dédié au harcèlement scolaire. Ils font partie des 190 ambassadeurs lycéens de l’académie de Versailles chargés de lutter contre ce fléau, qui touche un enfant sur dix en France.

« On est passé dans toutes les classes de seconde et de première pour expliquer ce qu’est le harcèlement », explique Jason, 17 ans, en classe de terminale bac pro menuiserie et ambassadeur depuis mai 2018. La rectrice de l’académie, Charline Avenel, l’écoute, ravie des initiatives réalisées en cette journée nationale de lutte. « On leur a distribué des post-it pour qu’ils écrivent ce que ça représente pour eux », ajoute Hugo, l’un de ses camarades, en désignant un panneau d’affichage. « Il y en a beaucoup qui ont dû mal à parler, mais on voit qu’ils en ont envie. Maintenant, ils nous connaissent et nous voient », reprend Jason, montrant fièrement son tee-shirt blanc floqué du logo « Zéro harcèlement ». Les porte-paroles de la lutte ont répondu toute la journée à de nombreuses questions. « Tout le monde a joué le jeu », s’enthousiasme Jason.

Jason, 17 ans, est l'un des 17 ambassadeurs du lycée professionnel Le Corbusier, à Cormeilles-en-Parisis (Val d'Oise).
Jason, 17 ans, est l'un des 17 ambassadeurs du lycée professionnel Le Corbusier, à Cormeilles-en-Parisis (Val d'Oise). - S.A/20 Minutes

« Ne plus vivre de drame »

Non loin, dans une salle de classe, trois groupes de cinq collégiens crayonnent et discutent. « On a formé 40 collégiens ambassadeurs [issus de huit établissements de la région, dont un collège privé] depuis ce matin », détaille le proviseur du LEP Le Corbusier, Sébastien Tavergne. Dans la matinée, ils ont participé à un escape game sur le vocabulaire lié au harcèlement scolaire. Pourquoi se sont-ils engagés volontairement ? « Parce qu’on a perdu une camarade à cause de ça », répond Camille*, une petite brune aux cheveux longs, élève de cinquième au collège Georges-Duhamel, en référence au suicide d’une jeune fille de 11 ans, en juin dernier, à Herblay. « Plus tôt on réussira à faire parler les élèves en situation de harcèlement, moins on aura à vivre de drame », ajoute Séverine Hennebick, référente académique sur le harcèlement. Au total, 1.500 collégiens, issus de 300 établissements, ont été formés dans la journée, indique l’académie de Versailles.

Cet après-midi, ils préparent les projets qu’ils aimeraient mettre en place, accompagnés d’un de leur professeur et de leur CPE : uniformes pour lutter contre le harcèlement lié aux tenues vestimentaires, application de discussion privée pour dénoncer les faits et agir rapidement, brigade d’ambassadeurs, salon de libération de la parole… « On a choisi des élèves de cinquième parce qu’ils vont encore passer trois ans dans leur établissement, ça va leur permettre de mobiliser, de fédérer et de monter leur projet », indique Marie-Laure Jamme, conseillère technique service social auprès du directeur de l’académie et référente sur le harcèlement auprès des parents. Elle va d’ailleurs encourager les élèves du collège Jacques Daguerre de Cormeilles-en-Parisis à participer au prix « Non au harcèlement » du ministère de l’Education nationale. Leur projet ? Un jeu vidéo inspiré de Call of Duty.

« Le gros du harcèlement se passe entre le CM1 et la cinquième », souligne Charline Avenel, dont la petite fille en a été victime. Sébastien Tavergne précise : « on est essentiellement sur du cyberharcèlement », notamment via Snapchat. « Un des axes qu’on doit encore travailler, c’est la mobilisation des parents », poursuit-il. Une formation d’ambassadeurs parents sera ainsi expérimentée l’an prochain dans les quatre départements, pour « les aider à détecter les signaux forts et à alerter les équipes éducatives pour une meilleure prise en charge », explique l’académie.

Un « super-pouvoir »

Collégien ou lycéen, chacun a une anecdote sur un cas de harcèlement, qu’il soit physique, verbal ou virtuel. « J’ai un ami qui se fait harceler et je ne pouvais rien y faire. Du coup, quand j’ai entendu parler de la formation d’ambassadeur, je me suis dit que ça allait l’aider », confie Lucas, en terminale Bac Pro menuiserie agenceur. Au cours de la formation, ils apprennent à signaler un contenu indésirable sur les réseaux sociaux – comme des photos dénudées qui suscitent des commentaires insultants –, et à initier une confrontation entre un harceleur et sa victime, chapeautée par un enseignant formé. Le but : « Lui faire prendre conscience qu’il est allé trop loin », développe Hugo, victime de harcèlement au collège. Le harceleur doit ensuite corriger son comportement et l’établissement doit apporter des remèdes, voire accompagner la victime à porter plainte.

Les élèves apprennent aussi à repérer les signaux auprès des victimes elles-mêmes. « Quelqu’un qui se met à l’écart, qui ne sourit jamais, dont les notes chutent d’un coup, énumère Walid, élève en première BAC Pro menuiserie. Comme on a le même âge, ce sera plus facile pour cette personne de se confier à nous. On peut prévenir avant de guérir ». « On les rassure aussi sur le fait qu’ils ne sont pas des balances s’ils nous parlent », précise Jason. Les victimes peuvent aussi se tourner vers la ligne verte de l’académie (0 800 008 624).

Les lycéens interviennent non seulement dans des collèges, mais aussi dans des écoles primaires. « Il faut montrer aux petits que parfois, leurs jeux font mal », comme se taper dessus pour rigoler, explique Hugo, s’appuyant sur le témoignage poignant d’un enfant de 9 ans, souffre-douleur de ses camarades, sur les réseaux sociaux. Un camarade harcelé « peut rire en face de toi, mais au fond aller mal. Et on ne sait pas ce qu’il va faire en rentrant chez lui », prévient Hamza, en troisième prépa-métier. Les 17 ambassadeurs, qui se réunissent presque tous les mois, vont prochainement lancer un concours d’affiches. « Vous avez un rôle essentiel, un super-pouvoir », avance Charline Avenel. Avant de les rassurer, eux aussi : « Mais n’oubliez pas que ce n’est pas à vous de régler les choses ».

* Le prénom a été modifié.