Il y a un an, les « gilets jaunes » : « On a vu les gens se mélanger, c’était beau »... Comment une simple chenille a fédéré les manifestants à Chinon

NE UN 17 NOVEMBRE (1/4) Pour le premier volet de notre série, retour à Chinon (Indre-et-Loire) lors de l’acte 1 de la mobilisation: une chenille d’une dizaine de personnes déboule sur le passage piéton, témoignage d’un esprit festif et solidaire, mais victime, aussi, d’un certain mépris

Romain Lescurieux avec J.S.-M

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Des gilets jaunes font la danse de la chenille près de Chinon.
Des gilets jaunes font la danse de la chenille près de Chinon. — Capture d'écran/Twitter
  • Il y a un an, le 17 novembre 2018, les « gilets jaunes » multipliaient pour la première fois leurs actions à travers le territoire.
  • Un acte 1 qui a fait basculer citoyens, politiques et forces de l’ordre au cœur d’un mouvement hors-norme. Mais comment chacun a-t-il vécu cette journée si particulière ? 20 Minutes remonte le temps.
  • Dans ce premier épisode, rencontre avec des membres de cette chenille et ses spectateurs. Détournée sur les réseaux sociaux, visionnée plusieurs millions de fois, elle a pris en quelques minutes une nouvelle dimension. « C’est la première fois, dans ce mouvement, que les gens ont commencé à se tenir la main », analyse-t-on près du rond-point.

Dju* a travaillé toute la nuit dans son usine. Alors, quand la jeune femme de 36 ans se réveille ce samedi 17 novembre 2018, les ronds-points sont déjà en ébullition. Un bouillonnement jaune fluo. Sa meilleure amie, sa mère, son oncle et sa tante ont tous pris la route vers le rond-point du centre commercial Blanc-Carroi, direction Tours, en Indre-et-Loire. Là, une centaine de manifestants, gilets jaunes sur le dos, organisent depuis 5 heures du matin un barrage filtrant, près du Norauto et des pompes à essence du Leclerc, aux portes de Chinon. A quelques kilomètres, la centrale nucléaire crache, selon le sens du vent, son épaisse vapeur sur des rangées de vignes ou sur la Loire.

La centrale nucléaire de Chinon, mise en service en 1963, est située à 8 km au nord-ouest de Chinon
La centrale nucléaire de Chinon, mise en service en 1963, est située à 8 km au nord-ouest de Chinon - PATRICK GELY/SIPA

« Au début, je ne savais pas si j’allais y aller. Mais j’ai commencé à recevoir des snaps du rond-point. De voir les gens, l’esprit d’équipe, la solidarité… Ça m’a motivée », raconte Dju. En fin de matinée, elle monte dans sa voiture, en prenant soin d’embarquer la sono dans le coffre. Une sorte de réflexe pour celle qui est habituée à animer quelques soirées. Sur place, elle retrouve ses proches, croise des connaissances et rencontre Francky. Cet « acte 1 » vit ses premières heures sans palettes, sans banderoles, sans tracts, « sans organisation », concède cet exploitant agricole à la barbe épaisse.

Bloqués, des automobilistes s’insurgent. Certains bombardent en catastrophe leur gilet fluo sur le tableau de bord pour tenter de passer. En vain. Pour « tuer le froid » et « rebooster tout le monde », Dju approche sa voiture du point de blocage. Elle branche le son sur son enceinte et met le volume à pleine balle.

« Pose les deux pieds en canard, c’est la chenille qui se prépare »

Elvis Presley « pour les anciens », quelques hits des années 1980 et des « tubes du moment », notamment de Maître Gims, font vibrer le terre-plein central. Sans oublier Trois Cafés Gourmands et son titre A nos souvenirs. Une ode à la France des campagnes, un tube dans la France des « gilets jaunes ». Ailleurs dans l’Hexagone, certains dansent le Madison, ou Les pouces en avant (tchic et tchac han han). Vers 15 heures, l’enceinte de Dju crache soudainement des chuchotements : « ♫ Pose les deux pieds en canard, c’est la chenille qui se prépare, en voiture les voyageurs, la chenille part toujours à l’heure ♫. »

La batterie s’emballe, les mains s’accrochent à la taille, une chenille d’une petite dizaine de personnes se forme et déboule sur le passage piéton devant le capot des véhicules. La mère de Dju, Louise, 61 ans, se retrouve en quatrième position. La chenille est scandée à tue-tête. Quelques mois plus tôt, Orelsan sortait son titre La Pluie avec cette punchline : « Je viens de la France où on danse la chenille ».

Des gilets jaunes font la danse de la chenille près de Chinon.
Des gilets jaunes font la danse de la chenille près de Chinon. - Capture d'écran/Twitter

« Nous étions tous éparpillés sur le rond-point. Au moment où ma fille a mis la chenille… pouf », mime Louise, tel un tour de magie. « On a vu les gens arriver, participer, se mélanger. C’était beau », sourit-elle, presque un an après. Elle garde le souvenir d’une « bonne humeur pour tous ». « Globalement, je ne pensais pas qu’il y aurait tant de monde sur ce rond-point. Je me suis dit qu’on avait gagné. Au moins pour la journée. Déjà pour le fait d’être vus. On était là, réunis pour la même cause, unis dans cette chenille et pour le reste de la journée », rembobine celle qui est « obligée de travailler jusqu’à 67 ans pour toucher un peu de retraite ». Un mot d’ordre flotte dans l’air : se tenir et ne rien lâcher.

« Heureux et solidaires même si on ne se connaissait pas »

A travers cette chenille, « c’est la première fois, dans ce mouvement, que les gens ont commencé à se tenir la main », analyse Francky. « C’est un symbole de fête. Quand on est à un mariage ou un anniversaire, on fait tout le temps la chenille parce qu’on est contents. Et là, elle s’est faite parce qu’on était heureux d’être là, et solidaires même si on ne se connaissait pas », dit-il. Mais cette danse, habituellement confinée à la sphère privée, va soudainement sortir de son cadre. Et être projetée, en quelques minutes, dans une autre dimension.

Patrick Goupil, journaliste et responsable de l’agence de La Nouvelle République à Chinon, est présent sur place. Il capte et diffuse ce moment « bon enfant » sur Twitter. « C’était un aperçu de quelques secondes du mouvement, mais sur le Net, ça a été repris je ne sais pas combien de fois. Je me demande si ça n’a pas fait un million de vues, en tout cas un record ! », raconte-t-il à 20 Minutes. La vidéo fait le buzz entre amusement et moqueries.

« L’expérience du mépris »

L’estimation de Patrick Goupil était presque bonne : plusieurs fois détournée et parodiée sur les réseaux, la vidéo enregistre au total près de 2 millions de vues. « Groland ou réalité ? », titre Brain Magazine. « Si après ça, Emmanuel Macron ne démissionne pas ! », ironise-t-on sur Twitter. Mais aussi « On repassera pour la crédibilité », ou encore un logo détourné indiquant : « Nos chômeurs ont du talent ». « On a été pris pour des "cassos". C’est ce qui fait le plus mal au cœur. Les gens ont l’impression qu’on ne bosse pas, qu’on a que ça à faire, alors qu’on fait ça pour tout le monde », se désole Francky. « Il y avait un côté : "regardez ces pauvres, ces beaufs". En fait, il ne faut pas être vus, ça fait mauvais genre », déplore Claude, 66 ans, un retraité présent ce 17 novembre à Blanc-Carroi, et qui n’a jamais lâché la mobilisation.

Les personnes dans cette chenille, sur ce rond-point, ont-elles fait « l’expérience du mépris », comme l’écrit Benoît Coquard dans son ouvrage Ceux qui restent (Ed. La Découverte) ? De manière générale, « les milieux culturels, urbains de surcroît, se montrent d’abord circonspects à l’égard de cette mobilisation, ou expriment carrément leurs dégoûts de celles et ceux qui y participent », note le sociologue de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Son livre entend montrer par ailleurs « comment les uns et les autres font beaucoup d’efforts pour avoir une stabilité et une bonne réputation qui (les) tient à l’écart de cette stigmatisation qui s’abat généralement sur les plus précaires », explique-t-il à 20 Minutes.

« Beaufs », « cassos »… « Ces catégories sont aussi produites et diffusées par les médias », rappelle Benoît Coquard. « Il y a un mépris du gouvernement en permanence, un mépris organisé. Mais le mépris nous fédère », assure Claude. Dju, elle, veut à peine aborder le sujet des commentaires négatifs, et préfère se concentrer sur la solidarité née après la chenille.

« Au moins maintenant, je sais que je ne suis plus seul »

Ce 17 novembre, dans cette chenille, sur ce rond-point où la température ne dépasse pas les 7°C, « il y avait juste des gens réunis autour d’un même combat, contre la hausse du carburant. Puis, en échangeant, ils ont pris conscience qu’ils avaient les mêmes soucis financiers, les factures impayées, un pouvoir d’achat en baisse… Et le ras-le-bol des politiques », flingue Dju. « En France, on n’est pas là pour vivre, on est là pour payer. Aujourd’hui, tout le monde reste chez soi devant la télé, bloqué par les crédits. Mais au moins, maintenant, je sais que je ne suis plus seul, il y a une solidarité qui existe », s’exclame Francky.

Jusque tard dans la soirée, des artisans, des salariés, des retraités, des jeunes, des mères célibataires, des chômeurs se croisent. En tout, 350 personnes sont comptées au pic de cette journée. Avant minuit, tous décident de partir de « là-haut », « alors qu’on ne voyait rien, mais on était bien », rigole Louise. Direction chez soi. Ou l’usine pour Dju.

Le lendemain, le 18 novembre – et tous les jours suivants –, la mobilisation reprendra sur un autre rond-point plus accessible. La chenille, elle, s’exportera et démarrera dans de nombreux rassemblements de « gilets jaunes ». Claude médite. « Le gouvernement a créé la solidarité entre les pauvres. Ce jour-là, on fait une chenille. Maintenant, on a un train de revendications ».

* Pseudonyme choisi par l'interviewée