Marseille : Malgré les punaises de lit, le squat Saint-Just, « c’est la famille » pour les mineurs isolés

REPORTAGE Les mineurs isolés du squat Saint-Just connaîtront leur date d’expulsion ce jeudi. Ce lieu est le centre d’accueil officieux des réfugiés qui arrivent à Marseille depuis décembre 2018 

Jean Saint-Marc

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Un dessin d'enfant à l'entrée du squat du 59 Saint Just, à Marseille, en novembre 2019.
Un dessin d'enfant à l'entrée du squat du 59 Saint Just, à Marseille, en novembre 2019. — J. Saint-Marc / 20 Minutes
  • Les mineurs isolés qui vivent au squat du 59 Saint-Just, à Marseille, connaîtront ce jeudi leur date d’expulsion.
  • Les familles qui vivent dans cet ancien couvent seront expulsées le 9 février 2020.
  • Environ 300 personnes vivent toujours à Saint-Just, un lieu très important pour les réfugiés qui arrivent à Marseille.

A l’heure de la sortie des classes, le 59 Saint-Just ressemble à une maison comme tant d’autres. Une gamine harcèle un adulte : il lui faut « un petit sac à dos pour le pique-nique de la maîtresse ». Un ado change de projet professionnel comme de tee-shirt – « tu veux être soudeur ? Hier tu disais travaux publics. » Un autre rentre de l’école en chantant du reggae. Enfin, il y a Armand, le patriarche, qui s’arrache les cheveux (gris) sur des actes de naissance et des procès-verbaux de la police aux frontières.

« Saint-Just, c’est la famille ! », résume un jeune gars. Sur la façade, un dessin d’enfant emploie cette même expression. Mais la famille sera bientôt séparée. Les 300 migrants (environ) qui vivent dans cet ancien couvent marseillais, propriété du diocèse, devraient être expulsés cet hiver. La justice a décidé que les familles seront mises à la porte le 9 février. Les mineurs connaîtront leur sort ce jeudi.

« Nulle part où aller »

« Ce serait cohérent que ce soit la même date (d’expulsion), et c’est ce que demande le diocèse », précise Camille Tapin-Reboul, avocate de l’institution catholique, qui assure que l’évêché « œuvre activement pour chercher des solutions. » Le Conseil départemental promet « d’assumer ses missions » auprès des mineurs isolés, « comme il l’a fait déjà, notamment le 4 avril 2019, en extrayant et en mettant à l’abri 174 jeunes », écrit un porte-parole. Les familles seront de la responsabilité de la préfecture, qui n’a pas répondu à nos sollicitations.

Mais les bénévoles du squat n’ont aucune confiance dans ces deux autorités. Armand, par exemple :

Ils auront 300 personnes dans la rue. Il faudra nous dire quelles rues sont interdites, car on choisira peut-être l’ombrière du Vieux-Port pour nous abriter. Ça va faire tout bizarre aux touristes… »

Ovenseri, qui vient d’aller chercher un de ses deux enfants à l’école, refuse d’envisager la vie sans Saint-Just : « Je n’ai pas le choix, on habite ici avec mes enfants. On n’a nulle part où aller ! » Le regard de Keba, jeune Gambien de 16 ans, se voile quand on évoque cette probable expulsion : « Bien sûr que ça m’inquiète. Tu ne peux pas dormir dehors et aller à l’école, si tu ne prends pas de douche, ça ne va pas », observe ce jeune homme, qui vient de débuter un CAP électricien et qui bénéficie d’une OPP (ordonnance de placement provisoire), censée obliger le conseil départemental à le prendre en charge.

Punaises, douches froides et repas frugaux

La vie est pourtant loin d’être idyllique à Saint-Just. Au rez-de-chaussée, une affichette dresse la liste, interminable, des chambres infestées de punaises de lit. Keba nous raconte aussi les douches froides, l’absence de chauffage, les repas frugaux, les disputes pour les prises électriques et le bruit, tard le soir, dans sa chambre surpeuplée : ils sont six dans une dizaine de mètres carrés.

Les bénévoles du squat Saint-Just désinfectent comme ils le peuvent les chambres infestées de punaises de lit.
Les bénévoles du squat Saint-Just désinfectent comme ils le peuvent les chambres infestées de punaises de lit. - J. Saint-Marc / 20 Minutes

Le tableau n’a pas trop plu aux agents de la préfecture, de l’ARS et aux pompiers venus faire, selon les bénévoles, plusieurs visites de contrôle. « S’ils décident d’une évacuation d’urgence pour raison de sécurité, en dix heures on est dehors. Avec la préfecture, c’est imparable », assure Armand. « C’est ce qui nous inquiète le plus », embraye Cécilia, une autre « solidaire. »

En attendant, le squat Saint-Just reste un centre d’accueil officieux pour les nouveaux réfugiés qui arrivent à Marseille. Et le quartier général des « anciens », désormais hébergés à l’hôtel. Mamadou vient « voir les copains. » Lamine montre les croquis qu’il dessine pour tuer le temps. Un troisième jeune, à bout de nerfs, sollicite l’aide des bénévoles pour être enfin scolarisé. Un ado a un jour confié à Cécilia qu’il serait « dans le Vieux-Port » sans Saint-Just. Dans un soupir, elle conclut : « On n’a pas toujours les solutions, mais au moins, ici, ils se sentent écoutés. »