#MeToo, deux ans après : « Le mouvement a eu un impact sur la dénonciation de toutes les formes de violences envers les femmes »

INTERVIEW Françoise Brié, directrice de la fédération nationale Solidarité Femmes, fait le point pour « 20 Minutes » sur ce phénomène viral devenu en deux ans un mouvement social à part entière

Propos recueillis par Marion Pignot

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Deux femmes manifestent à Marseille contre le harcèlement et les violences sexuelles, le 29 octobre 2017.
Deux femmes manifestent à Marseille contre le harcèlement et les violences sexuelles, le 29 octobre 2017. — Franck PENNANT / AFP
  • En 2006, Tarana Burke, une travailleuse sociale originaire de Harlem, lance la formule « Me Too » en soutien aux victimes d’agressions sexuelles dans les quartiers défavorisés.
  • Son mouvement prend une ampleur internationale, notamment sur les réseaux sociaux, à la suite de l’affaire Harvey Weinstein, producteur de cinéma américain accusé d’agression sexuelle par près de 80 femmes.
  • En France, à ce mouvement de libération de la parole s’adjoint celui impulsé par le hashtag #BalanceTonPorc. Deux ans après, l’actrice Adèle Haenel relance #MeToo en accusant le réalisateur de son premier film, Christophe Ruggia, d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans.
  • Françoise Brié, directrice de la fédération nationale Solidarité Femmes, fait le point pour « 20 Minutes » sur les avancées permises par ce mouvement en France.

Dans la nuit du 14 au 15 octobre 2017, l'actrice Alyssa Milano lançait le mouvement #MeToo, un phénomène viral (plus de 17,2 millions de hashtags en l’espace d’un an), devenu un mouvement social à part entière. Mais deux ans plus tard, où est-on en France ? Alors que ce dimanche, l’actrice Adèle Haenel a accusé le réalisateur Christophe Ruggia, d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était mineure, le mouvement se relance. Avec l’aide de Françoise Brié, directrice de la fédération nationale Solidarité Femmes, 20 Minutes fait le point sur deux ans de #MeToo.

Deux ans après le début du mouvement, quelles traces de #MeToo reste-t-il en France ?

L’ampleur du mouvement en France a été considérable et il s’est mesuré à l’énorme impact du hashtag sur les réseaux sociaux. Le nombre de témoignages, énorme, a prouvé que personne n’était épargné. Deux ans après, le mouvement est, à mon avis, loin de s’être essoufflé. #MeToo a fait des violences sexuelles une vraie question de société. Il a donné de la visibilité aux violences sexuelles et, surtout, a remis le dossier sur la scène politique.

Au 3919, à la suite de l’affaire Weintein, les appels pour violence sexuelle étaient au nombre de 1.806 en 2018, soit une progression de 105 % par rapport à 2016. D’octobre à décembre 2017, nous avons reçu 3.400 appels supplémentaires pour violences conjugales par rapport à la même période en 2016. En fait, #MeToo a eu un impact sur la dénonciation de toutes les formes de violences envers les femmes [sexuelles, conjugales, physiques, morales] et a renforcé la solidarité.

Concrètement, comment #Metoo a-t-il servi et sert-il encore la lutte contre les violences faites aux femmes ?

Des lignes d’écoute ont été ouvertes, des plateformes créées, des formations proposées aux forces de l'ordre. Les femmes sont mieux accompagnées et reconnues comme victimes là où parfois leur était seulement renvoyée de la culpabilité. Il y a des centres dédiés aux femmes victimes de violences sexuelles ou conjugales avec désormais une possibilité de déposer plainte. Il existe également des centres dédiés aux femmes victimes de mariage forcé. Au 3919, nous avons davantage de relations avec des partenaires européens, voire chiliens. Nous avons également eu des postes supplémentaires et  une rallonge budgétaire. On a fait un bond en avant. Et #MeToo, c’est aussi ce mouvement qui a permis de parler de  « féminicide » et d’accompagner des évolutions législatives (amende contre le harcèlement de rue, délai de prescription du viol, etc.).

En évoquant plus haut la solidarité, on pense à la notion de « sororité » dont on parlait peu avant 2017…

La solidarité existait déjà à la fin des années 1970, quand les premières lignes d’écoute et les premiers centres ont émergé. Il existait ces femmes qui, rassemblées, luttaient contre les violences, écoutaient les victimes, les accompagnaient. Le tout avec les mêmes retours de bâton. Grâce à #MeToo, cette solidarité a pris de l’ampleur. Les femmes se rassemblent pour mieux lutter dans tous les secteurs d’activité, elles manifestent et ont même lancé ces collages contre les féminicides. Et des femmes en avaient certainement ras-le-bol de la lourdeur des procédures, des délais et aussi marre de ne pas être reconnues comme victimes. Elles se sont saisies de leur histoire et ont livré des exemples parlants de la complexité de leurs parcours. Les nouveaux témoignages montrent que ces comportements sexistes et violents étaient presque la norme. C’est terrible, cette impunité… #MeToo a permis de lever cette chape de plomb. Alors, oui, il y a une nouvelle sororité, une entraide entre femmes que l’on voit clairement émerger sur les réseaux. Mais il ne faut pas oublier la prise de conscience de certains hommes qui ne seraient pas venus manifester il y a deux ans.

Vous parlez de retours de bâton, d’hommes engagés… Deux ans après #Metoo, croyez-vous que certains hommes ont changé ?

Pour en avoir entendu, rencontré, certains hommes ont changé. Ils se sont pris, comme ils l’ont dit, « ces violences en pleine face ». Ils ont compris que leur femme, leur sœur, leur amie pouvaient être concernées et les ont écoutées. Reste qu’il y a cette forme de résistance, galvanisée par les réseaux sociaux. #MeToo a requestionné les rapports de domination, d’égalité entre hommes et femmes ou a bousculé des stéréotypes ancrés qu’il faut encore déconstruire. Tout cela n’est pas évident pour des individus pour qui la question des droits des femmes a toujours été secondaire. Les hommes qui ont peur de perdre le système qui leur a tout donné ont besoin de temps pour se faire à l’idée de partager le pouvoir et pour laisser de la place aux femmes.

Vous parliez de similitude entre la lutte de la fin des années 1970 et celle lancée par #MeToo… Existe-il un risque de « rétrogradation » de ces acquis qui semblent fragiles ?

Je ne pense pas. C’est politique aujourd’hui, et il y a la convention d'Istanbul contre la violence à l'égard des femmes. Certes, on observe partout la montée de l’extrémisme à laquelle est souvent lié le recul des droits de femmes. Des mouvements rétrogrades attaquent cette convention du conseil de l’Europe, les droits à l’avortement ou à la contraception. En Russie, nous avons même assisté à la dépénalisation des violences conjugales. Mais en France, cette rétrogradation me semble impossible tant la question des violences conjugales et sexuelles est devenue politique. Il faudra cependant rester vigilantes sur celle de l’égalité entre les sexes qui est encore sensible. #MeToo n’est pas fini. Il faut continuer à se mobiliser, à se battre pour faire reculer les inégalités.