Des « progrès » lors des évaluations en CP et en CE1… L’optimisme de Blanquer est-il partagé ?

CONTROLE Le ministre de l’Education a félicité les enseignants pour les « progrès significatifs » réalisés concernant la fluidité de lecture et la capacité de calcul des élèves

Sélène Agapé

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Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer.
Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer. — AFP
  • Jean-Michel Blanquer a dévoilé, dans un entretien au JDD, les résultats des évaluations menées en CP et CE1 à la rentrée 2019.
  • Le ministre de l’Education s’est réjoui des progrès réalisés en français et en mathématiques, surtout dans les quartiers très défavorisés où les classes de CP ont été dédoublées.
  • Contestées depuis leur mise en place à la rentrée 2018, ces évaluations n’ont toujours pas convaincu les syndicats.

Une politique qui « commence à montrer ses effets ». Voici le constat dressé par Jean-Michel Blanquer dans un entretien accordé dimanche au JDD, après la publication des résultats des évaluations menées en CP et en CE1 à la rentrée 2019. Le ministre de l’Education vante des « progrès significatifs sur les points clés : la fluidité de lecture et la capacité de calcul », surtout pour les écoliers des « territoires les plus défavorisés » (REP +), où les classes de CP ont été dédoublées pour réduire le nombre d’élèves (depuis 2017).

Effectives depuis la rentrée dernière, ces évaluations visent à établir un diagnostic sur les compétences et les difficultés des élèves. « Entre 2018 et 2019, le niveau des élèves de CP est resté stable », analyse le ministère dans sa synthèse. Cinq des huit critères évalués en CP ont progressé par rapport à 2018. En mathématiques : 87,7 % des élèves savent écrire un nombre entier (+ 5 points) et ils sont 92,3 % à savoir les lire (+0,2 %). Du côté du français, 84 % des CP comprennent les phrases lues par l’enseignant, soit une hausse de 1,9 %, mais ils ne sont que 59 % à reconnaître des lettres (-2,1 points) et 70 % à comprendre des mots isolés lus par l’enseignant (-3,1 %).

En CE1, dix des treize critères évalués montrent une amélioration par rapport à l’année dernière. En français, 72,5 % des élèves savent lire des mots à haute voix (+4,2). Ils sont 82,4 % à comprendre les phrases lues par l’enseignant (+5) et 82,5 % à savoir écrire des syllabes simples et complexes (+3). « Davantage d’élèves lisent de manière satisfaisante, soit au moins 30 mots par minute », assure le ministère. En mathématiques, des progrès sont notables dans presque tous les domaines (addition, soustraction, écriture des nombres, associations de nombres et de positions…). En revanche, les élèves accusent des difficultés à se représenter des nombres entiers (59,6 %, soit -6,1 %) et à effectuer des calculs mentaux (75,9 %, soit -0,2 %).

Des résultats encourageants mais réservés

« On ne peut que se réjouir de voir les résultats des élèves progresser, et se réjouir avant tout du travail fait par les enseignants », commente Dominique Bruneau, directeur d’école et secrétaire fédéral du Sgen-CFDT (Syndicats généraux de l’Éducation nationale). « C’est toujours intéressant mais on n’est pas dans une réussite pleine et entière, il faudra voir d’ici à quelques années, ajoute avec prudence Francette Popineau, co-secrétaire générale du syndicat enseignant SNUipp-FSU. On voit que l’abaissement des effectifs dans les classes de CP a un impact sur la réussite des élèves », poursuit-elle, insistant sur l’importance de mettre en place d’autres leviers pour atteindre de bons résultats, comme une meilleure formation des enseignants et un accompagnement spécifique aux élèves en grandes difficultés.

Malgré ces résultats, les syndicats restent toujours critiques quant à la méthode prônée par le ministre de l’Education. « Les caractères scientifiques [des évaluations] ne sont pas avérés », estime Francette Popineau. Autre écueil évoqué : les enseignants doivent s’adapter aux besoins de leurs élèves pour mener à bien les contrôles, quitte à reformuler les consignes. « Ils ont pris plus de temps que ce qui leur était indiqué, ont décomposé [les sessions d’évaluations] en plusieurs fois pour que ce soit moins lourd pour leurs élèves », explique ainsi Louise Gury, co-secrétaire à SUD éducation chargée du premier degré.

En outre, les critères évalués sont peu probants selon certains enseignants, notamment en ce qui concerne la fluidité de lecture. « Apprendre à un enfant à décoder ne signifie pas qu’il a compris le mot », juge Dominique Bruneau. Par exemple, un enfant peut savoir lire le mot « banane » mais peiner à identifier le fruit. « La parfaite compréhension (compréhension in fine) des élèves français est encore trop faible, les enfants ne comprennent pas l’implicite », renchérit Francette Popineau, qui rappelle que c’est un fait relevé dans les rapports internationaux sur l’éducation.

Un coup de communication onéreux

Outre la méthodologie, les enseignants sont aussi sceptiques sur l’utilité de ces évaluations, censées leur servir d’indicateur. « Selon le rapport, un cinquième des enseignants repèrent les difficultés de leurs élèves grâce à celles-ci, donc ça veut dire que quatre cinquièmes les repéraient avant et n’en avaient pas besoin », étudie Dominique Bruneau. Le secrétaire fédéral du Sgen-CFDT regrette que ses collègues se retrouvent à appliquer par injonction des évaluations systémiques qui coûtent cher en temps, abandonnées au Québec et au Royaume-Uni. « Elles remettent vraiment en question la liberté pédagogique et la liberté d’évaluation des enseignants. On n’a pas besoin de ces outils, qui ne sont pas adaptés à nos manières d’enseigner », juge Louise Gury.

Les syndicats pointent aussi un coup de communication ministériel. Pour Jean-Michel Blanquer, « l’effort doit désormais être porté sur l’école maternelle, notamment la grande section » pour améliorer le niveau en début de CP. Elle « joue un rôle essentiel pour l’épanouissement, la sociabilité, la logique et le langage. À l’entrée en CP, il peut y avoir une différence de vocabulaire importante entre deux enfants, vectrice d’inégalités futures très fortes. La maternelle doit compenser cela », développe le ministre de l’Education. « Ça permet de justifier la scolarisation à 3 ans, sauf que 98 % des élèves étaient déjà scolarisés à cet âge. Et puis, comment effectuer un travail de continuité avec des élèves de maternelle s’ils sont 30 par classe ? », s’interroge Dominique Bruneau. Et ce dernier de faire un parallèle avec l’actualité récente, mais sur un tout autre sujet : « N’oublions pas qu’on a un ministre qui sort d’une période " difficile " en termes de communication avec ses propos sur le voile islamique​. Je crois qu’il avait besoin de se refaire une santé ».