Immeubles effondrés à Marseille : Dépression, angoisse, stress, les conséquences psychologiques des évacuations en série

REPORTAGE Depuis le drame de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018, plus de 4.000 personnes ont dû évacuer leur logement

Adrien Max

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Près de 4.000 personnes ont été délogées de leur appartement à Marseille à cause d’arrêtés de périls.
Près de 4.000 personnes ont été délogées de leur appartement à Marseille à cause d’arrêtés de périls. — Adrien Max / 20 Minutes
  • Plus de 4.000 personnes ont été délogées de leur appartement à Marseille depuis le drame de la rue d’Aubagne.
  • Ces évacuations ont des conséquences psychologiques sur les délogés, qui souffrent de stress et de dépression.

« Je suis partie bosser le 5 novembre à 8 heures du matin et je suis rentrée chez moi la semaine dernière ». Virginie vit désormais en face de la dent creuse, ce vide laissé par les deux immeubles de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés sur leurs huit habitants, le 5 novembre 2018. En emportant ces huit vies, le drame de la rue d'Aubagne a aussi révélé l’ampleur de l’habitat dégradé à Marseille. Plus de 4.000 personnes ont dû être évacuées de leur logement.

« En s’effondrant, les immeubles ont fragilisé le nôtre, qui avait déjà des problèmes d’humidité au niveau de la cave », explique Virginie. Dès lors, impossible de continuer de vivre ici, la famille est expulsée, et relogée à l’hôtel. « Ça a été un choc, j’ai commencé à tomber en dépression. Je ne pouvais rien faire, j’ai été obligée de me mettre en congés, la dépression a duré deux mois », relate la professeure.

« On vit dans l’angoisse »

Chaque semaine après l'effondrement, elle pense pouvoir rentrer chez elle avec son compagnon et son fils. « Cette vie ne nous appartenait plus, on était constamment dans l’angoisse. Ça a été une année de dingue, personne ne nous écoutait à part les journalistes. Cette situation devenait notre seul sujet de discussion, mais nos familles en avaient marre donc j’ai compris qu’il fallait arrêter d’en parler », confie l’ancienne délogée.

En plus de la situation, c’est le manque d’information que les délogés ont du mal à vivre. « D’être toujours dans l’attente, avec un point d’interrogation, ça fait péter un câble. Alors je me suis battue pour la réintégration de notre immeuble, pour faire avancer les choses dans le bon sens, pour moi, pour mes voisins, pour ma rue », explique Virginie. Un combat qu’elle a enfin remporté, mais qui n’a pas encore fait disparaître la peur. « On vit dans l’angoisse d’être à nouveau évacués. On se demande ce que les immeubles d’en face vont devenir, on a peur qu’un autre s’effondre », s’inquiète-t-elle.

La hantise de nombreux Marseillais : se voir évacuer de leur logement à cause d'un arrêté de péril.
La hantise de nombreux Marseillais : se voir évacuer de leur logement à cause d'un arrêté de péril. - Adrien Max / 20 Minutes

Combattre

Martine*, elle, continue de se battre. C’était pourtant pour vivre une retraite tranquille, entre Lille, sa ville d’origine, et Marseille, qu'elle a acheté cet immeuble composé de deux appartements T2 dans le quartier touristique du Panier il y a 12 ans. Mais le 27 septembre dernier, elle est obligée de quitter son logement : les deux immeubles voisins sont frappés d’un arrêté de péril, et menacent le sien. Depuis, elle est hébergée chez une amie.

« Je suis obligée de rentrer à Lille. Mon mari, qui doit gérer son fils handicapé là-bas, a fait une crise d’angoisse à cause de cette situation. Non seulement nous n’avons aucune information de la part de la mairie, mais en plus nous recevons des courriers menaçant de leur part expliquant qu’ils ont écrit à notre copropriété, alors que nous n’avons pas de copropriétaire », se désole-t-elle.

Le simple fait d’avoir pu échanger en direct avec un technicien de la mairie, croisé dans la rue, a fait un bien fou à Martine. « C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un, c’était par hasard. Mais rien que de parler avec une personne en face, j’allais un peu mieux, il y avait un peu d’humanité », se contente-t-elle, comme elle peut. Elle promet de se battre corps et âme pour sauver son immeuble, avant d’aider ses voisins et son quartier.

« J’ai décidé de partir »

Le combat, c’est bien souvent le meilleur échappatoire. Alors Ella a manifesté chaque samedi après avoir été expulsée de son lieu de vie, et de travail, quelques jours après le drame de la rue d’Aubagne. « J’étais super-entourée, par ma mère, mon fils, mais je ne voyais plus d’issue. On est dans la deuxième ville de France, et pourtant quand il se passe un truc comme ça personne ne répond. On se croirait en guerre. Pendant cinq mois j’ai été complètement larguée, jusqu’à ce que je trouve la force de demander de l’aide », relate Ella.

Pendant tout ce temps, Ella manifeste aux côtés des « gilets jaunes ». « Je me suis lancé à fond dans cette cause pour oublier mes problèmes. J’avais besoin de faire quelque chose de constructif, de m’impliquer dans un problème plus général et ça m’a sauvé la peau », considère-t-elle.

Elle a également pu compter sur la solidarité du collectif du 5 novembre, et les psychologues bénévoles qui l’ont aidé. « Grâce à ce soutien, j’ai pu décider de quelque chose. Et j’ai décidé de partir. J’ai fait tourner la map monde pour trouver un lieu suffisamment grand pour mes peintures, avec un loyer qui correspondait. Et je suis partie m’installer dans un petit village du Luberon. Aujourd’hui, je me sens merveilleusement bien », explique Ella, qui une fois partie s’est rendu compte des conditions « inacceptables » dans lesquelles elle vivait. « A chaque fois que j’entends parler d’un souci à Marseille, je regarde si ce n’est pas mon immeuble qui est tombé ».

Des symptômes comparables à ceux des SDF

Isabelle Bordet, psychologue bénévole au sein du collectif du 5 novembre, a reçu Ella, comme beaucoup d’autres sinistrés. « L’état de stress que vivent ces personnes a pour conséquences une perte de repères, une désocialisation. Ce sont des gens à la base socialement bien intégrés, qui travaillent. Mais avec cette désocialisation, ils vont déclencher une forme de décompensation. Cela peut se réactiver d’anciens traumatismes, des personnes me parlaient de la perte d’un proche alors que cela n’avait rien à voir avec leur situation, d’autres peuvent se mettre à boire de l’alcool », détaille la psychologue, qui compare les symptômes décrits par les délogés, à ceux des personnes sans domicile fixe.

Une situation de « survie », qui ne permet pas à Isabelle Bordet et aux autres psychologues de faire de véritable « thérapie », mais un simple « soutien ». Et pourtant, cette situation risque de perdurer, la fondation Abbé Pierre estime à 100.000 le nombre de personnes qui vivent dans des taudis à Marseille, risquant à tout moment l'expulsion à leur tour.