Seine-Saint-Denis : L'éducation est-elle la grande oubliée du plan d'Edouard Philippe ?

REPORTAGE Le Premier ministre a annoncé ce jeudi à la préfecture de Bobigny 23 mesures adaptées à la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre d’Ile-de-France. Parmi elles, seules deux concernent l’éducation

Charles-Edouard Ama Koffi

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Edouard Philippe
Edouard Philippe — Gilles ROLLE-POOL/SIPA
  • Edouard Philippe a présenté les 23 mesures du plan « L’Etat plus fort en Seine-Saint-Denis » ce jeudi à la préfecture de la Seine-Saint-Denis
  • La santé, le logement, la sécurité, la justice et l’éducation sont les thématiques sur lesquelles l’Etat va particulièrement investir dans le département.
  • La mesure emblématique de ce plan est la mise en place dès l’année prochaine d’une prime de 10.000 euros pour les fonctionnaires qui effectuent 5 ans en Seine-Saint-Denis

Mieux vaut tard que jamais. C’est près d’une heure après l’horaire prévu ce jeudi que le Premier ministre Edouard Philippe est venu présenter à la préfecture de Bobigny les 23 mesures du plan « L’Etat plus fort en Seine-Saint-Denis ». Comme un symbole du retard pris par l’Etat pour augmenter le niveau de vie du département le plus pauvre d’Ile-de-France crée en 1961. Selon les chiffres de l’Observatoire départemental des données sociales (ODDS) en janvier 2018, le taux de pauvreté dans ce département s’élève à 28,6 % contre 15,6 % en Ile-de-France et 14,7 % dans l’ensemble du pays.

« La Seine-Saint-Denis est hors normes », a reconnu le chef du gouvernement, justifiant la mise en place de 23 mesures pour agir sur l'attractivité du territoire pour les fonctionnaires, la sécurité, la justice, la santé et l'éducation. Seules deux nouvelles mesures ont été présentées concernant ce dernier volet, qui apparaît comme le « parent pauvre » de ce plan Marshall pour le département de 1,6 million d’habitants au 1er janvier 2018, selon l’Insee.

Ont ainsi été annoncées : la création des groupes d’appui éducatif localisé (GAEL) dans les 57 niveaux de réseaux d’éducation prioritaire pour renforcer l’encadrement à l’intérieur et à l’extérieur des établissements et l’affectation de 20 millions d’euros en plus sur 10 ans aux établissements pour dédoubler les classes de CP. Deux autres mesures déjà existantes vont connaître une spécificité dans le département. En premier lieu, la mise en place du dispositif de pré-recrutement de 500 futurs enseignants dès le niveau bac +2 et ce, pendant trois ans ainsi que l’extension à tout le département du dispositif « le choix de l’école », qui accompagne les jeunes diplômés des grandes écoles vers l’enseignement en Seine-Saint-Denis.

Il faut également y ajouter l’annonce d’une prime de 10.000 euros touchée en une fois pour tous les fonctionnaires qui effectuent au moins 5 ans dans le département. « Les contours et modalités de cette mesure restent encore à définir », admet le Premier ministre. Malgré toutes ces annonces, les mécontentements demeurent.

« On se demande si le gouvernement a pris la mesure du mécontentement »

« Le pré-recrutement des enseignants, c’est très bien mais ça ne règle pas les problèmes d’effectifs que l’on rencontre dès maintenant avec les professeurs non remplacés, tacle Stéphane Troussel, le président socialiste du conseil départemental après l’allocution d’Edouard Philippe. 30 % des habitants de la Seine-Saint-Denis ont moins de 20 ans, l’éducation est une thématique très importante ici et c’est la raison pour laquelle nous avons fait construire 4 collèges cette année dans le département pour un coût de 100 millions d’euros. Un collège en plus c’est environ 40 à 50 professeurs par établissement et cette année, l’académie de Créteil a déployé 130 nouveaux professeurs pour toute l’académie… »

Un constat partagé par Mathieu Defrel, 1er adjoint DVG au maire de Stains, en charge de l’Education. « L’éducation est un sujet fondamental et on se demande si le gouvernement a pris la mesure du mal-être du personnel éducatif sur le territoire. Je ne pense pas que c’est une prime de 10.000 euros en 5 ans soit 166 euros par mois pendant 5 ans qui va changer quoique ce soit à l’attractivité de ce métier ici. »

« Ce n’est pas à coups de prime qu’on améliore les conditions de travail »

Claire Gueville, professeur d’histoire géographie au lycée et secrétaire nationale du Snes-FSU (le principal syndicat du secondaire) n’est pas non plus convaincue par cette prime. « Je me souviens lorsque j’ai commencé ma carrière en Seine-Saint-Denis, il y avait déjà une prime d’installation de 30.000 francs, ce qui équivaut environ à 4.500 euros aujourd’hui. C’était trois plus que sur les autres territoires et pourtant rien n’a changé. Ce sont des vieilles recettes qui n’ont rien résolu. Il faut davantage améliorer les conditions de travail des enseignants et davantage de personnel spécialisé comme des surveillants, des psychologues… Ce n’est pas à coups de prime qu’on peut améliorer les conditions de travail. »

Le rapport des députés François Cornut-Gentille (LR) et Rodrigue Kokouendo (LREM) sur lequel s’appuient les mesures du gouvernement pointe bien les difficultés éducatives inhérentes à la Seine-Saint-Denis. Il y est indiqué que « la politique d’éducation prioritaire ne parvient pas à réduire les écarts de réussite entre les établissements qui en bénéficient et les autres » et qu’elle ne « produit pas d’effets de long terme sur le niveau de scolarité atteint ». Ainsi, seuls 36 % des élèves en début de 6e en Réseau d’Education Prioritaire + du département maîtrisent la langue française contre 78,5 % d’entre eux hors éducation prioritaire.

Les chefs d’établissements absents des mesures

« C’est beaucoup plus dur et beaucoup plus violent d’être enseignant dans le 93, témoigne Gabriel Lattanzio, professeur d’anglais au collège Paul Robert aux Lilas et délégué syndical SNES-FSU. Cet établissement a connu un drame au début du mois d’octobre avec le décès de Kewi, un adolescent de 15 ans qui tentait de s'interposer lors d'une rixe aux abords de son collège. Dans la pratique, nous avons trop de casquettes. On doit aider les élèves qui ont des difficultés sur Parcoursup, servir parfois de psychologue pour les élèves et aussi beaucoup parler aux familles qui connaissent aussi parfois des difficultés sociales… »

Les enseignants mais aussi les directeurs et directrices d’établissements subissent ces difficultés. Le récent suicide de Christine Renon, directrice d’une école maternelle à Pantin a mis la lumière sur leurs rudes conditions de travail. « On ne fait pas le même métier en Seine-Saint-Denis, explique Bruno Bobkiewicz, secrétaire nationale du Snpden-Unsa (1er syndicat du personnel de direction des lycées) proviseur du lycée Berlioz à Vincennes depuis la rentrée après dix-sept années à Saint-Denis. La difficulté n’est pas la même du fait du cumul des difficultés sociales, scolaires et environnementales… J’aurais aimé voir apparaître des mesures sur la reconnaissance de ce métier même si la prime va dans le bon sens. »

Il va encore falloir se montrer patient concernant les mesures spécifiques aux chefs d’établissement, assure Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education Nationale, juste avant de quitter la préfecture où il accompagnait Edouard Philippe en compagnie de tous les ministres concernés par ces 23 mesures. « Je vais annoncer dans quelques jours les mesures pour les directeurs d’école qui s’appliqueront en Seine-Saint-Denis comme pour le reste de la France. Il y aura des mesures prises pour alléger leur charge de travail administrative, notamment. » Comment expliquer qu’aucune mesure ne concerne les chefs d’établissements dans ce rapport ? « Tout n’est pas dans un plan spécifique de ce département. Il y a aussi des mesures nationales qui s’appliquent plus fortement ici. » Le ministre se félicite du « volet éducatif puissant » contenu dans le volet éducatif du plan gouvernemental. Ces mesures ne doivent pas « masquer tout ce qui se fait par ailleurs ». Il l’assure, « l’éducation, c’est le parent riche de ces mesures ».