Sexisme : Deux ans après #Metoo, la longue prise de conscience du milieu publicitaire

ENQUETE La publication en mars 2019 d’une première enquête sur le harcèlement sexuel dans la publicité a fait office de détonateur pour le secteur

Hélène Sergent

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En France, la libération de la parole des femmes dans le milieu publicitaire a démarré en mars 2019, un an et demi après le début du mouvement mondial  #Metoo.
En France, la libération de la parole des femmes dans le milieu publicitaire a démarré en mars 2019, un an et demi après le début du mouvement mondial #Metoo. — Bertrand GUAY / AFP
  • En France, il aura fallu attendre deux ans après le lancement du mouvement mondial #Metoo pour que la parole des femmes salariées dans les agences de publicité se libère.
  • Une ligne d’écoute gratuite et dédiée aux professionnels de la communication a été lancée à l’issue de ce mouvement « #Metoopub » né en mars 2019.
  • Plusieurs associations et organisations professionnelles militent aussi pour engager plus fortement les directions de groupes et agences dans la lutte contre le sexisme.

Dix ans après son arrivée dans le milieu publicitaire, Audrey Petit égrène ce qu’elle appelle ses « anecdotes ». Comme d’autres, la jeune femme les a longtemps tues. Il y a ce grand patron chargé de la création d’une agence qui mime un acte sexuel derrière elle pendant qu’elle installe des planches pour présenter son travail lors d’une réunion. Ce dirigeant qui évoque ses collaboratrices femmes en utilisant exclusivement le terme « femelles ». Ou cet autre PDG qui ira jusqu’à dégrafer son soutien-gorge dans un ascenseur alors qu’elle l’accompagne pour un appel d’offres.

S’il lui a fallu du temps pour mettre des mots sur ce qu’elle a vécu, il en a fallu bien plus aux acteurs du secteur pour prendre conscience de l’immense tolérance accordée aux auteurs de harcèlement moral et sexuel au sein des agences. Ébranlé par une enquête publiée en mars 2019 dans le journal Le Monde, la publicité a fait face à son propre mouvement «#Metoopub». Huit mois après, la lutte contre le sexisme s’est certes accélérée, mais se heurte encore à de nombreux obstacles.

Les médias, premier détonateur

« Il y a eu en mars un état de sidération au sein des agences », reconnaît Gildas Bonnel, président de l’agence Sidièse et de la commission « Responsabilité sociale des entreprises » (RSE) à l’AACC (Association des Agences-Conseils en Communication). « Les cas révélés par Le Monde ont été une insulte à notre intelligence et à notre profession. Et ça a été extrêmement douloureux de voir qu’il y avait encore de tels comportements. On n’avait pas suffisamment mesuré la dangerosité de ces agissements et le caractère insupportable de certaines situations », poursuit le publicitaire.

Pour Audrey Petit, la libération de la parole sur les réseaux sociaux autour du mot-clé «#Metoopub» a joué un rôle déterminant : « Ça m’aidée à prendre conscience du côté systémique du sexisme dans ce secteur. Je me suis rendu compte qu’on était nombreuses à avoir vécu la même chose ». Si les médias ont eu un impact non négligeable, d’autres leviers ont permis depuis d’imposer la lutte contre le harcèlement moral et sexuel au sein des préoccupations des directions.

Un relais associatif et institutionnel

Cela fait sept ans que Christelle Delarue se bat pour promouvoir la place des femmes et défendre leurs droits dans la pub. À la tête d’une agence féministe, elle est identifiée depuis plusieurs années comme l’une des voix engagées sur le sujet dans le secteur. Dès la création du mouvement mondial #Metoo en 2017, la jeune femme reçoit des centaines de témoignages de consœurs.

« À cette époque, je me sens un peu seule. Je travaille avec l’association Women Safe qui soutient, entre autres, les femmes victimes de harcèlement et je prends du temps pour recevoir chaque samedi celles qui veulent témoigner », raconte-t-elle. En mars dernier, parallèlement à l’article publié dans Le Monde, elle décide de lancer l’association Les LionnesOffensive et militante, Christelle Delarue tente depuis d’alerter DRH et dirigeants. Et n’hésite plus à pointer du doigt.

« Les choses se sont mises à changer depuis cette année. Maintenant, les harceleurs et les directions savent qu’ils peuvent être directement interpellés, par les Lionnes, par les victimes qui peuvent s’organiser entre elles, et c’est leur réputation qui est en jeu », se réjouit Laurence Beldowski, directrice générale de l’organisation professionnelle COM-ENT qui regroupe 1.700 acteurs du secteur. Comme Christelle Delarue, cette communicante est engagée depuis plusieurs années dans la lutte contre le sexisme.

C’est elle qui est à l’origine de la création d’une ligne d’écoute gratuite pour les salariés du secteur. Depuis le 26 juin et grâce à d’importants partenaires financiers, toute victime ou témoin de harcèlement moral et sexuel dans le milieu de la communication peut joindre, 24h/24 et 7j/7 le 0 800 100 334 et s’entretenir avec des psychologues ou obtenir des conseils juridiques.

Des déclarations d’intention à l’action

Chez les mastodontes du secteur, Havas ou Publicis, les actions internes jusqu’alors mal connues des salariés sont depuis largement diffusées et les formations obligatoires se sont multipliées. Interrogé par les Echos le 22 mars dernier sur le harcèlement sexuel en agences, Yannick Bolloré, patron d’Havas assurait : « C’est simple, on ne laissera rien passer ». Contactée par 20 Minutes, Céline Merle-Beral, DRH du groupe, abonde : « Il n’y a plus aucune tolérance. Le doute désormais bénéficie systématiquement à la victime et tout ce qui est lien avec le poids du business ne rentre plus en jeu ».

Pourtant le rachat de Buzzman il y a quelques semaines par le groupe dirigé par Bolloré a suscité quelques remous. Lors du mouvement «#Metoopub», le patron de cette agence estampillée « cool » dans le milieu, Georges Mohammed-Chérif, avait été pris à partie dans plusieurs témoignages publiés en ligne. « Il y a eu une suspension du process de rachat tant que la situation n’était pas réglée sur ce point. Elle l’a été depuis », assure Céline Merle-Beral. « Nous avons décidé de mener un audit commandé à une société externe, pour vérifier qu’il n’y avait pas de cas de harcèlement à l’agence et le résultat a été négatif », détaillait le 4 septembre dernier aux Echos le principal intéressé, Georges Mohammed-Chérif.

Comme son concurrent, le groupe Publicis a renforcé tous ses dispositifs internes. Exposée elle aussi à des soupçons de harcèlement moral et sexuel en mars dernier à travers l’agence Marcel, filiale de l’entreprise, la direction assure avoir « tiré les leçons » du mouvement. « L’agence a regardé ce sujet-là avec énormément de courage et de maturité, on a mené une enquête de plusieurs semaines avec un certain nombre de recommandations formulées par les représentants du personnel et 100 % des mesures ont été suivies par la direction », détaille à 20 Minutes Agathe Bousquet, présidente de Publicis.

Une bataille culturelle et générationnelle

Mais dans les couloirs des agences, c’est une véritable bataille, générationnelle et culturelle, qui se joue encore. « Quand je rencontre les directions, souvent la première chose qu’on me répond c’est "Il n’y a pas de sujet chez nous". Ça me sidère. Il faut dépasser la question du logo, de l’image de marque de telle ou telle agence. Quand on parle de violences faites aux femmes ou de harcèlement moral, on parle de tout un système, il faut donc une réponse collective », souligne Christelle Delarue.

Un message encore difficile à faire entendre. Dernier exemple en date : une alerte transmise par son association à l’agence McCann Paris* comme le révèle ce mercredi 20 Minutes : « J’ai demandé à rencontrer la direction de l’agence fin septembre. J’avais déjà six témoignages pour des faits de harcèlement moral et d’agissements sexistes chez eux. Depuis on a en a recueilli vingt et un. Mais elle a refusé notre proposition d’action conjointe », poursuit Christelle Delarue.

Un constat partagé par Laurence Beldowski, à la tête de l’organisation professionnelle COM-ENT : « Je me retrouve encore à devoir convaincre de la nécessité de nos initiatives. Certains hommes m’ont même dit "Il va falloir réapprendre à raisonner". Et ce discours concerne essentiellement des hommes âgés de 40 à 60 ans ». Une génération à laquelle appartient Gildas Bonnel : « Nous avons eu une grande timidité à reconnaître, par le passé, que nous avons accepté des comportements, des mœurs, des usages qui ne sont plus acceptés par le reste de la société. Ce fossé culturel et générationnel existe, et il y a des évolutions. Il faut en prendre la juste mesure ».

Audrey Petit, elle, pose désormais un regard optimiste sur le virage opéré par sa profession : « J’ai l’impression que les mentalités changent grâce à l’arrivée à des postes de management d’une nouvelle génération de femmes et à l’arrivée d’hommes plus jeunes, qui ne sont pas dans un clivage entre les sexes, qui n’ont pas de problème à être managés par des femmes et ne sentent pas menacés par elles. Clairement, j’ai hâte qu’une génération de professionnels parte à la retraite ».