« Jacques Mesrine incarne le refus du système, mais au sens égoïste du terme »

INTERVIEW La vie de cette figure du grand banditisme, mort il y a tout juste quarante ans, a inspiré de nombreux auteurs et réalisateurs. Et recèle encore des mystères

Propos recueillis par S.A.

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Des portraits (dont des déguisements servant à la fabrication de faux-papiers) du braqueur Jacques Mesrine, alias  «l'ennemi public n°1», trouvés par la police à son domicile.
Des portraits (dont des déguisements servant à la fabrication de faux-papiers) du braqueur Jacques Mesrine, alias «l'ennemi public n°1», trouvés par la police à son domicile. — HOUPLINE DANIEL/SIPA
  • Le 2 novembre 1979 s’achevait la cavale de Jacques Mesrine, alias l' « ennemi public numéro 1 », abattu par la police à la Porte de Clignancourt, à Paris.
  • Quarante ans après sa mort, le criminel français continue de fasciner dans l’univers du grand banditisme et dans la culture populaire.
  • Pourquoi ? L’historien Jean-Marc Simon, auteur de plusieurs biographies sur le truand, apporte son regard à 20 Minutes.

Paris, le 2 novembre 1979. Une BMW de couleur gris brun métallisé, immatriculée 83 CSG 75, créée l’agitation dans le 18e arrondissement. Au volant, Jacques Mesrine, 42 ans, surnommé l'« ennemi public numéro 1 » vient d’être abattu par la police.

Sur le pare-brise de la berline, les journalistes présents dénombrent 18 impacts de balles et trois autres sur la carrosserie. C’est la fin de la traque du criminel le plus recherché de France, qui s’était évadé dix-huit mois plus tôt de la prison de la Santé à Paris, où il purgeait une peine de vingt ans de réclusion notamment pour vol, prise d’otages et tentative d’homicide.

Quarante ans après sa mort, pourquoi Jacques Mesrine a-t-il encore aujourd’hui une place à part dans l’histoire du grand banditisme, et plus généralement dans la culture populaire ? 20 Minutes a interrogé Jean-Marc Simon, historien, romancier et biographe, auteur de Jacques Mesrine (Mareuil Éditions, 2015) et Mesrine, les sept cercles de la mort (Mareuil Éditions, 2019).

Qu’est-ce qui fascine chez Jacques Mesrine ?

Il a deux visages. On a beaucoup parlé du fait qu’il se grimait, laissait pousser sa barbe ou portait des perruques, mais Mesrine a surtout une double personnalité. D’une part, c’est un homme qui sait se montrer tendre, séduisant, il y a des moments où il est assez touchant, quand on écoute son testament audio, par exemple. Et de l’autre, il y a son visage effrayant. Celui d’un homme dur, capable de tuer, qui durant sa « carrière » a ouvert le feu à neuf reprises contre les forces de l’ordre, qui a aussi tué au Canada. Il a ses deux facettes, comme [le dieu romain] Janus. Ses compagnes elles-mêmes soulignaient sa capacité à changer brutalement de comportement. Sous l’effet de la colère, il montait dans les tours. C’était un homme dangereux et imprévisible. Il avait aussi une grande gueule et c’était surtout un provocateur.

Que représente le truand pour ceux qui s’y intéressent autant ?

Il y a une méprise le concernant : on a vu en lui un Robin des Bois, ce qu’il n’était pas. Il n’a jamais rien reversé de ses gains aux pauvres. Il incarne une certaine liberté. Mesrine, c’est avant tout un rebelle. Il n’est pas né dans la pauvreté, ne sort pas de la misère par rapport à d’autres voyous comme ceux du gang des Lyonnais ou Jules Bonnot. C’est un fils de petit-bourgeois qui aurait dû avoir une vie tranquille, peut-être travailler avec son père dans sa boutique de dentelle de luxe dans un quartier chic de Paris.

Il a reçu une bonne éducation et eu accès à de bons établissements [le collège des Oratoriens de Juilly et le lycée Chaptal]. Il n’a jamais eu une attitude vertueuse au niveau des études. C’est un garçon intelligent et cultivé, on l’observe dans ses déclarations publiques, ses poèmes, ses livres [L’instant de mort, Coupable d’être innocent]. Il incarne le refus du système, mais au sens égoïste du terme, pas social. Sa seule révolte sociale est contre le système carcéral. Mesrine était un individualiste, le cerveau d’une bande de gens qui apportait leur savoir-faire, mais il n’a pas touché à la prostitution, à la drogue.

Pourquoi reste-t-il une telle figure, quarante ans après sa disparition ?

Notamment parce qu’il y a eu des films sur lui, il existe des documents sonores, un certain nombre de photographies. Je crois aussi qu’il y a eu une grande maladresse [le jour de sa mort], avec l’exposition de son corps à la vue de tous dans la voiture ensanglantée pendant trois heures – c’est ce que j’appelle le « pilori médiatique » –, qui a desservi considérablement l’opération de police. Elle a créé tout de suite la suspicion.

On ne l’oublie pas car on ne saura jamais si on a voulu le tuer ou si cela s’est fait à travers des imprévus. Et puis, c’est quelque chose d’assez inimaginable maintenant. Quand Mesrine est mort, il n’y a pas eu l’hystérie qu’il y avait eue pour Bonnot, qui était haï et honni. Ça montre que Mesrine n’était pas totalement antipathique, malgré l'affaire Jacques Tillier [journaliste de Minute, enlevé et séquestré par Mesrine en septembre 1979].

Est-ce qu’il existe encore des aspects de sa vie et de sa personnalité à explorer ?

Sa personnalité, on la connaît et elle a été très bien cernée, notamment des traits de caractère très important chez lui, l’orgueil et le sang-froid. On dit qu’il allait braquer les banques comme on va acheter du pain. Mais il reste des mystères, notamment le drame de Percé [le meurtre d’Évelyne LeBouthillier, propriétaire du Motel Les Trois Sœurs, où Mesrine et sa campagne Jeanne Scheinder s’étaient réfugiés durant sa cavale en juin 1969], pour lequel il a été acquitté et dont il s’est défendu dans son livre Coupable d’être innocent.

Autre interrogation, le devenir de son pactole. Peu de temps avant sa mort, Mesrine a extorqué 600 millions de centimes à Henri Lelièvre. On pense que la moitié de cette somme lui revenait, l’autre allant à son complice Michel Schayewski. Or, quand Mesrine a envisagé de quitter la France pour l’Italie, il n’a été retrouvé que 80 millions. On suppose qu’il aurait fait des placements, confié de l’argent à un mystérieux « S. » dont l’identité reste encore secrète.

Quels sont les « héritiers » de Mesrine de nos jours ?

Je n’en vois pas. Je me défends d’être un « Mesrinolâtre », mais j’ai une certaine affection pour ce personnage extrêmement complexe. Je n’ai pas entendu que tel ou tel truand sortait de l’ordinaire. Il y a eu des hauts faits, notamment dans des braquages. Exemple avec Redoine Faïd. Mais serait-il capable d’écrire un livre comme Mesrine l’a fait ?

Pourquoi le grand banditisme fonctionne-t-il aussi bien à l'écran?