Polémique sur le voile : « L’exigence de dévoilement n’est qu’un prétexte à l’expression d’un racisme qui fait ciment social »

INTERVIEW Hourya Bentouhami, maîtresse de conférences en philosophie politique à l’université Jean-Jaurès, explique l’obsession française sur le voile

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Une femme portant le voile. (Illustration)
Une femme portant le voile. (Illustration) — V. WARTNER / 20 MINUTES
  • Depuis l’altercation verbale entre un élu du Rassemblement national et une mère voilée, la France est plongée dans une énième polémique sur le port du voile. Ce mardi, le Sénat examine une proposition de loi LR sur les sorties scolaires sur le sujet.
  • Une routine annuelle dont le succès médiatique et politique ne se dément pas.
  • Hourya Bentouhami, maîtresse de conférences en philosophie politique à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, donne des explications sur cette étrange obsession.

Chaque année, elle fait son grand retour, inlassablement. On ne parle pas de la grippe ou de la raclette (hélas), mais bien de la polémique sur le voile. Une passion à la française et un succès qui ne se dément pas, puisque à chaque fois, tout le monde s’engouffre dans le débat :  les politiques, les médias, les personnalités…

Cette année, c’est l’humiliation d’une mère voilée par un élu du Rassemblement national qui a lancé l’énième polémique. Ce mardi, le Sénat doit d’ailleurs examiner une proposition de loi LR visant à interdire les signes religieux aux parents accompagnant les sorties scolaires. Sans compter que le Journal du dimanche publiait récemment un sondage Ifop selon lequel  78 % des Français jugent que la laïcité est « menacée ». Selon cette étude, ils sont également 80 % à penser que « la question de la laïcité se pose aujourd’hui différemment en France s’agissant de la religion musulmane ». Alors pourquoi une telle obsession pour le voile ? On a posé l’épineuse question à Hourya Bentouhami, philosophe et maîtresse de conférence à l’université de Toulouse Jean-Jaurès.

Y a-t-il une obsession française sur le voile ?

Certainement, on peut dire qu’en France les musulmans, et plus spécifiquement les femmes musulmanes voilées, sont interdits d’apparition. Les corps des musulmanes portant le foulard sont traqués dans le moindre espace public ou privé (sur les plages, dans les restaurants, les entreprises…). Les musulmans « avoués », comme les appelle le sociologue Abdelmalek Sayad, sont des corps toujours en excès ; qui ont une injonction à la discrétion, voire à la disparition pure et simple. Plus qu’une obsession française, il existe un véritable dégoût envers les manifestations visibles d’une religion considérée à tort comme étrangère.

Comment expliquer une telle fixation ?

En partie du fait d’une certaine acception de la laïcité. La laïcité à la française s’attache surtout aux apparences, considérant que l’attachement à la laïcité et plus largement la loyauté aux lois de la République devraient se lire immédiatement dans la désaffiliation et le désaveu de sa religion. En vérité, c’est la religion musulmane qui est présumée incompatible avec la République. A ce titre, l’exigence de dévoilement jusque dans les espaces de la vie quotidienne n’est qu’un prétexte à l’expression d’un racisme qui fait ciment social, à une période où précisément l’inquiétude première des Français concerne davantage le réchauffement climatique, les retraites, les hôpitaux, et la possibilité de conduire une vie digne.

Les autres pays occidentaux ont-ils le même rapport au voile ?

Il existe de fait dans d’autres pays d’Europe des législations prohibitives du foulard, mais la France se différencie par le fait qu’elle considère l’expression de l’identité musulmane comme tendant nécessairement vers le communautarisme si elle n’est pas sans cesse rappelée à l’ordre et à la dispersion. Dans d’autres pays, comme en Belgique ou aux Pays-Bas, on peut voir des femmes médecins, des réceptionnistes, des élues voilées sans que cela suscite d’indignation républicaine. En France, on considère qu’être voilée c’est non seulement être soumise, mais être prosélyte et incapable de représenter l’universel ou d’être neutre.

Les musulmanes attirent-elles plus l’attention des Français que les musulmans ?

En réalité, les hommes musulmans subissent aussi les conséquences de l’islamophobie, mais différemment. Le mépris, les discriminations ou les violences dont ils font l’objet sont moins médiatisées car ce ne sont pas des violences exercées au nom de grands idéaux républicains et humanistes. Le dévoilement des femmes musulmanes a toujours été au centre de l’attention des politiques coloniales de civilisation, selon un adage rendu célèbre par les administrateurs de l’Algérie coloniale : « La conquête de la femme d’abord, et le reste suivra. »

Peut-on y voir du sexisme « bienveillant » voulant « libérer » la femme contre son gré, en plus de l’islamophobie ?

En effet, mais il faudra nous expliquer comment on libère les femmes en réduisant leur liberté et leur droit. Ce féminisme opportun ignore tous de ces femmes, de leur motivation, de leur attachement à la foi… et plus généralement du féminisme. Comment peut-on prétendre libérer les femmes et les aider à leur intégration sociale en leur interdisant de travailler et d’accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires ?

Pourquoi les autres signes religieux n’ont-ils pas cet impact médiatique dans la société ?

Parce que c’est l’islam qui est considéré comme un problème. Il est souvent avancé de fait que ce serait la peur de l’islam dit « radical » et plus encore, du terrorisme, qui expliquerait ce soupçon généralisé vis-à-vis des musulmans. Mais lorsqu’une musulmane comme Latifa Ibn Ziaten – mère de la première victime de Merah – fait un travail de prévention du terrorisme dans les écoles, les parlementaires poussent des cris d’orfraie et exigent son dévoilement avant toute apparition publique.

Le gouvernement avec sa politique de détection des « signaux faibles » et les médias qui plébiscitent les éditorialistes comme Eric Zemmour, ont une immense responsabilité dans le développement d’un racisme populaire. Ils alimentent la croyance implicite que des gestes et des conduites de haine envers les musulmans seraient autorisés, avec le risque majeur en France de voir un attentat de l’extrême droite ou de déséquilibrés à la Christchurch. N’oublions pas en effet que dans ce dernier cas, les terroristes se réclamaient de la thèse de Renaud Camus sur le « grand remplacement ».

Comment expliquer que la loi sur la laïcité soit si mal comprise et soit autant détournée contre le voile ?

Certainement parce que le problème français du voile n’est pas lié à la laïcité contrairement à ce qui est sans cesse claironné. Ce qui ne passe pas dans la visibilité de l’islam, c’est l’existence pérenne des musulmans et plus largement de populations postcoloniales. La preuve en est que la loi sur les signes religieux à l’école de 2004 n’a pas fait taire les polémiques, puisque celles-ci s’étendent sans cesse vers des lieux et des espaces où les femmes concernées ne sont pas des agents de la fonction publique. Ces traques et cette volonté de faire disparaître tout signe d’expression de la foi musulmane dans l’espace public risquent d’alimenter précisément ce que l’on veut combattre, c’est-à-dire le terrorisme.