Sorties scolaires des mères voilées : « Quand je croise quelqu’un, je ne m’intéresse pas à sa religion. Pourquoi focalise-t-on sur la mienne ? »

EDUCATION Les sénateurs doivent examiner ce mardi une proposition de loi des Républicains sur la question du voile lors des sorties scolaires

Delphine Bancaud

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Une femme voilée à Lyon le 27 octobre 2019 dans une manifestation contre l'islamophobie.
Une femme voilée à Lyon le 27 octobre 2019 dans une manifestation contre l'islamophobie. — KONRAD K./SIPA
  • Mardi, les sénateurs examineront une proposition de loi LR qui vise à étendre l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école « aux personnes qui participent, y compris lors des sorties scolaires, aux activités liées à l’enseignement dans ou en dehors des établissements ».
  • 20 Minutes a interrogé Anissa et Maïssa, toutes deux mères voilées ayant accompagné à de multiples reprises des sorties scolaires.
  • Elles vivent mal ce débat qui rebondit sans cesse.

Elles sont au cœur de l’actualité ces dernières semaines et pourtant, il est rare qu’on les entende. Les mères voilées accompagnatrices de sorties scolaires seront encore au centre des débats ce mardi, les sénateurs examinant une proposition de loi LR qui vise à étendre l’interdiction, par la loi du 17 mars 2004, des signes religieux ostensibles à l’école « aux personnes qui participent, y compris lors des sorties scolaires, aux activités liées à l’enseignement dans ou en dehors des établissements ».

L’occasion pour 20 Minutes d’interroger les principales concernées. « J’ai remarqué qu’à chaque période électorale, le sujet revient sur la table, comme s’il n’y avait pas d’autres priorités en France. Nos voisins anglais ne parlent presque jamais du port du voile, mais chez nous c’est habituel », explique Anissa*, mère de trois enfants aux Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). « On invente des problèmes là où il n’y en a pas. L’histoire du voile, ce sont les politiciens et les médias qui en parlent sans cesse, mais dans la vie courante, personne ne me fait des remarques », déclare aussi Maïssa, mère de quatre enfants à Argenteuil (Val-d’Oise).

« Non, ta mère ne peut pas venir, parce qu’elle est voilée »

Maïssa porte le voile depuis 2007, a très souvent accompagné des sorties scolaires au cinéma, à la Cité des sciences, à l’accrobranche… Sans que cela ne pose problème à qui que ce soit : « Ni les enseignants, ni les chefs d’établissements ne m’ont fait de réflexion à ce sujet. Ils m’ont souvent félicitée de vouloir rendre service et de m’impliquer dans la vie de l’école, de participer aux kermesses comme aux sorties », raconte cette mère très investie dans la scolarité de ses enfants, qui a été élue parent déléguée à de multiples reprises. Maïssa a même visité le Sénat. « Il n’y a que dans l'Hémicycle où le port du voile est interdit en tribune durant la séance », explique-t-elle.

Pour Anissa, les choses ont été moins faciles. « Pendant des années, j’ai participé à des sorties scolaires sans que cela ne pose problème. Alors qu’il y avait très peu de mamans voilées dans les écoles de mes enfants », raconte-t-elle. Jusqu’à un jour de 2014 où elle s’est proposée pour accompagner une sortie scolaire de la classe de CP de sa fille. « La maîtresse a dit à ma fille en pleine classe : " Non, ta mère ne peut pas venir, parce qu’elle est voilée ". Ma fille était choquée et moi, je l’ai vécu comme une discrimination », se souvient-elle. Car même si en 2012, une circulaire du ministre de l’Education de l’époque, Luc Chatel, demandait aux parents d’élèves de ne pas porter de signe religieux ostentatoire lors des sorties scolaires, en 2013, le Conseil d’Etat avait estimé que ces mêmes parents n’étaient pas soumis aux « exigences de neutralité religieuse » imposée aux enseignants. « Je l’ai dit à l’enseignante, mais elle ne voulait rien savoir et était soutenue par sa directrice. J’ai ressenti une forme d’hostilité à l’égard de ma religion », poursuit-elle. Bien décidée à ne pas se laisser faire, Anissa a alors créé un collectif de parents de toutes confessions afin d’interpeller l’inspection : « Que l’on interdise les parents qui font du prosélytisme avéré est tout à fait justifié, mais ce n’était pas mon cas. Finalement, l’inspecteur a botté en touche », indique-t-elle.

« Quand je croise quelqu’un, je ne m’intéresse pas à sa religion. Pourquoi focalise-t-on sur la mienne ? »

Anissa n’a pas pu accompagner d’autres sorties scolaires après cet incident : « Les enseignants ne mettaient plus de mot dans le carnet pour demander des accompagnateurs. Ils demandaient verbalement à certains parents, triés sur le volet, s’ils voulaient bien faire une sortie avec eux », raconte-t-elle. Ce n’est que lorsque sa fille a changé d’école qu’elle a pu recommencer à s’investir dans les activités en dehors de l’établissement.

Pour Maïssa, comme pour Anissa, le port du voile est une liberté qu’elles revendiquent : « Si je cache mes cheveux, c’est mon histoire. Personne ne m’y force, pas même mon mari, qui était contre le fait que je le porte au départ. Etre voilée ne signifie pas être soumise. Et quand je croise quelqu’un, je ne m’intéresse pas à sa religion. Pourquoi focalise-t-on sur la mienne ? », s’interroge Maïssa. « Je crois à une laïcité d’inclusion, pas d’exclusion. Le port du voile, c’est un choix spirituel. Je ne comprends pas pourquoi je dois toujours me justifier de cela, pourquoi on me parle des femmes en Iran, du terrorisme ? Et j’ai été heurtée par les propos de Jean-Michel Blanquer disant que le voile n’était pas " pas souhaitable dans notre société "Je côtoie des gens de toutes les religions et je ne sais pas pourquoi on taxe tous les musulmans de faire du communautarisme. Il faut arrêter avec ces clichés-là », tempête Anissa.

« C’est comme si on signifiait à nos enfants que nous sommes des parents de seconde zone »

Le fait que le débat soit sans cesse relancé pénalise leurs enfants, selon elles : « Ils en souffrent et se demandent si on nous considère comme des Français ou pas », rapporte Maïssa. « C’est comme si on signifiait à nos enfants que nous sommes des parents de seconde zone. On doit montrer patte blanche, mais jusqu’où ? », renchérit Anissa.

Pour ces mamans, si un nouveau texte interdisait à l’avenir les sorties scolaires aux mères voilées, ce ne serait pas sans conséquence. « A Argenteuil, les trois-quarts des personnes qui se portent volontaires pour accompagner les classes dehors sont des femmes voilées. Il n’y aurait plus assez de volontaires », indique Maïssa. « Nos gamins de banlieue seraient donc assignés à résidence. Ce qui renforcerait encore les inégalités », prévient Anissa.

*Le prénom a été changé, la personne souhaitant préserver son anonymat.