VIDEO. Corse : Le docteur Jérôme Cahuzac accueilli à bras ouverts… ou presque

REPORTAGE L’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, condamné pour fraude fiscale, tente de se construire une nouvelle vie en Corse, où il exerce la médecine en plein désert médical sous bracelet électronique

Mathilde Ceilles

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Jérôme Cahuzac en 2018
Jérôme Cahuzac en 2018 — Eric FEFERBERG / AFP
  • Condamné pour fraude fiscale, l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac a été placé sous bracelet électronique.
  • Il a décidé de purger sa peine en Corse, où sa famille possède une villa en bord de mer et où il exerce en tant que médecin dans un modeste hôpital.
  • Une aubaine pour les autorités locales qui peinent à recruter de nouveaux praticiens.

De notre envoyée spéciale en Corse-du-Sud

Le maire de Pianottoli-Caldarello l’affirme : les Cahuzac sont établis dans ce petit village de Corse-du-Sud depuis aussi longtemps que la sculpture de deux dauphins bondissants, devenus l’emblème de la commune, devant l’hôtel de ville. Il y a quarante ans, Pierre et Thérèse ont investi ici, sur le bord de mer, à Caldarello, dans une « maison de famille ». Dans une Corse en proie à une bétonisation galopante et où les résidences secondaires poussent comme des champignons, les mots ont un sens.

Comme les 900 habitants de cette petite station balnéaire, durant leurs séjours prolongés sur l’île de Beauté, entre deux avions pour le continent d’où ils viennent, les Cahuzac ont arpenté les rayons du supermarché du coin, à côté de la mairie, à une époque où, comme seuls les anciens se souviennent, la supérette arborait encore l’enseigne Chez Simoni, floquée d’une tête de Maure. Une époque où leur fils, Jérôme, était un médecin anonyme mais fortuné grâce à sa clinique de chirurgie esthétique spécialisée dans l’implant capillaire.

« C’est les vacances, quoi ! »

Des années plus tard, le fronton de Chez Simoni a troqué sa tête de Maure pour une enseigne plus sobre, et le nom Cahuzac a défrayé la chronique. En mai 2018, l’ancien ministre du Budget a été condamné en appel à deux ans de prison ferme, deux ans avec sursis, cinq ans d’inéligibilité et 300.000 euros d’amende pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. Après moult rebondissements judiciaires, Jérôme Cahuzac est placé sous bracelet électronique et a décidé de quitter les tumultes de la vie parisienne pour s’installer dans la maison de famille corse, à Caldarello, afin d’y purger sa peine. Il lui faut renouer avec sa vie d’avant, du temps où son nom n’était connu que dans le petit milieu de la médecine et où le supermarché n’existait pas encore dans ce coin isolé de la Corse.

La place de la mairie de Pianottoli-Caldarello
La place de la mairie de Pianottoli-Caldarello - Mathilde Ceilles / 20 Minutes

« C’est très cool, il est dans un petit village tranquille, il va purger sa peine dans une villa en bord de mer, qui doit pas être petite. C’est les vacances quoi !, juge Coralie [le prénom a été modifié]. Je pense qu’il aurait pu vivre ailleurs. Quand on sait ce qu’il a fait… Vivre ici, c’est pas une peine ! Il était hautain, le regard haut, à bomber le torse… Avant et après son procès ! Alors qu’il devrait pas la ramener, selon moi… »

« Il est mal vu »

« Je pense pas qu’il soit tant tranquille que ça ici, s’interroge Antoine, restaurateur au cœur du village depuis huit ans. Je pense que c’est comme de partout : il est mal vu. Il est bien vu par certaines personnes parce qu’il est très bien intégré, dans le sens où il va dans les commerces, il dit bonjour, il est très sociable. Mais à côté de ça, il y a beaucoup de gens qui, par rapport à ce qu’il a fait, sont choqués. Mais moi, ça ne me fait ni chaud ni froid, je suis pour la rédemption. Il est client. Il vient souvent. Il était là il y a quatre jours. Bon, pour prendre des pizzas à emporter… »

Il faut dire que, dans sa nouvelle vie, Jérôme Cahuzac se fait discret. Il peut compter pour cela sur le soutien du maire de la commune, peu prompt habituellement à parler de ce tout nouvel habitant aux journalistes. Un œil sur les dauphins emblématiques qu’il a lui-même fait ériger en 1988, Jérôme Polverini (LR) fouille dans le tiroir de son bureau de maire, derrière lequel il est assis depuis 1974. De ses quarante-cinq ans de souvenirs d’édile entassés dans ce tiroir, l’octogénaire extirpe une carte de vœux sur papier glacé, tout droit arrivée de Paris. Nous sommes alors en janvier 2013, et les quelques mots griffonnés à son attention sont signés du ministre du Budget. Jérôme Cahuzac en personne. « Avec mon cordial et respectueux souvenir. »

« C’est ça, l’esprit corse »

« Un ministre qui exprime avoir un respectueux égard auprès d’un petit maire rural de 900 habitants, ça traduit un état d’esprit », estime Jérôme Polverini. Et de lancer : « J’accueille cette nouvelle très favorablement. Je connais bien ses parents. Mais vous savez, en Corse, on ne se mêle pas des affaires des autres. Nous sommes des chrétiens, et nous nous rappelons de cette parole : "Que ceux qui n’ont jamais pêché jettent la première pierre". S’il avait fallu que je l’emploie de façon occasionnelle, pour qu’il justifie d’un emploi, je l’aurais fait volontiers. Je suis fidèle à la philosophie insulaire. Il a déjà payé une peine, on n’allait pas lui infliger une autre peine à travers une exclusion. Quand un homme a payé devant la justice, on considère que l’opprobre du citoyen n’a pas à être ajouté. C’est ça, l’esprit corse. »

« C’est sûr qu’ici, en Corse, on demande pas des autographes, concède Coralie. On laisse les stars tranquilles. Les seuls qui demandent des autographes aux stars ici, ce sont les touristes. »

Depuis une semaine, Jérôme Cahuzac, 67 ans, a repris une activité professionnelle, à l’extrême sud de l’île de Beauté. L’ancien chirurgien esthétique fortuné, qui a connu le luxe, les arcanes du pouvoir, prend la voiture trois fois par semaine, frôle les dauphins de la place de la mairie pour emprunter une route sauvage et un brin tortueuse comme seule la Corse sait les faire. Au bout de cette route, à l’écart du centre historique de Bonifacio, se dresse un modeste bâtiment à la façade grisâtre.

Devant les portes automatiques du centre hospitalier, Alexandra fume une cigarette. Son père est hospitalisé ici depuis plusieurs semaines. « J’ai entendu dire que Cahuzac était devenu médecin ici, oui, confirme-t-elle. Mais bon, je m’en fiche. Tant qu’il fait son job, qu’il sauve des gens et qu’il a les compétences… » « Avoir Jérôme Cahuzac comme médecin ? Je ne voudrais pas lui donner plus d’argent qu’il n’en a déjà eu », peste Coralie.

Médecin au centre hospitalier de Bonifacio

Des années après avoir arrêté la médecine au profit de la politique, Jérôme Cahuzac a décidé de revêtir la blouse blanche par-dessus son bracelet électronique. Le voilà médecin généraliste au sein de l’hôpital public de la petite commune corse de 3.000 habitants. « L’intégration de Jérôme Cahuzac s’est très bien passée », estime le directeur de l’établissement, Dominique Russo, dans une interview accordée à Corse-Matin ce jeudi. Contacté à de multiples reprises, le patron de l'établissement hospitalier n’a pas donné suite à nos sollicitations.

L'hôpital de Bonifacio
L'hôpital de Bonifacio - Mathilde Ceilles / 20 Minutes

« La prise de fonction de Jérôme Cahuzac a été retardée par les paparazzis, estime Dominique Russo auprès de nos confrères corses. Aujourd’hui, l’heure médiatique est passée, il effectue ses 3 demi-journées par semaine de manière contractuelle. »

Un retour chaotique

Mais les paparazzis n’ont pas été les seuls obstacles à la reconversion professionnelle de Jérôme Cahuzac en Corse. Loin de là. Rapidement médiatisée, la nouvelle n’a pas laissé de marbre la communauté médicale. En juillet 2014, en plein scandale, l’ordre des médecins avait d’ailleurs interdit à Jérôme Cahuzac d’exercer la médecine pendant trois mois.

Le 19 novembre 2018, le conseil régional corse de l’ordre des médecins avait autorisé l’ancien homme politique à exercer sur l’île, estimant qu’il avait « toutes les compétences et qualités nécessaires » pour s’installer en tant que médecin généraliste. Mais le conseil national de l’Ordre des médecins avait formulé le 28 novembre un recours « à titre conservatoire » suspendant cette décision. Une position sur laquelle il est revenu en juin dernier.

En plein désert médical

Dans cette quête professionnelle vers un cabinet qui voudrait bien l’accepter, le docteur Cahuzac a pu compter sur des soutiens politiques locaux de poids, à commencer par le maire LREM de Bonifacio, Jean-Charles Orsucci, également membre du conseil du parti présidentiel. L’arrivée du docteur Cahuzac est en effet une aubaine pour ce territoire. Aussi surprenant que cela puisse paraître, malgré ses airs de paradis, avec son ensoleillement et ses eaux turquoise, la région de Bonifacio est un désert médical qui peine à attirer de nouveaux praticiens.

« Cela reste un hôpital local, dans une région rurale, qui fait beaucoup de bobologie et de gériatrie, avec au maximum 15.000 personnes qui vivent ici au 15 août, explique Jean-Charles Orsucci. On n’est pas à la Timone, ici ! Choisir cet hôpital dans le parcours professionnel d’un médecin, c’est chercher un cadre de vie et accepter de soigner un territoire de 20.000 habitants. Pour vivre ici, il faut aimer la pêche, la lecture et les balades en bord de mer. Il ne faut pas chercher le théâtre ou les musées… »

« Un joueur de Ligue 1 en promotion d'honneur »

Et de se souvenir : « Quand j’étais élu pour la première fois maire en 2008, nous n’avions qu’un poste de médecin à mi-temps. On a réussi à avoir un poste à temps plein, puis un second. Puis, il y a deux ans, on a obtenu un troisième poste. Et on n’a toujours pas trouvé de médecin pour ce poste… Je suis très inquiet pour l’avenir de cet hôpital, d’autant plus qu’une de nos médecins à temps plein va quitter l’établissement pour un poste dans l’administration. » Dans ce contexte, les élus corses ont ouvert grand leurs bras au docteur Cahuzac et à son expérience de praticien aguerri.

Trop aguerri ? « J’ai une seule inquiétude, confie Jean-Charles Orsucci devant les maillots de foot fièrement placardés dans son bureau de maire. C’est comme si j’avais recruté un joueur de Ligue 1 en promotion d’honneur. C’est une super nouvelle pour Bonifacio, mais va-t-il s’épanouir dans un hôpital de cette dimension ? J’ai la crainte qu’il soit trop qualifié pour ici, et que ce soit comme s’il passait d’une Rolls Royce à une Twingo ! »

Celui qu’on appelle désormais docteur Cahuzac s’est peut-être déjà posé la question, ses consultations finies, alors qu’il retrouvait sa vie « normale » et les dauphins sculptés de Pianottoli. Cette vie d’après les remous politiques, les errements fiscaux et les bourrasques médiatiques. Le calme après la tempête en somme. Mais en choisissant Pianottoli comme refuge, Jérôme Cahuzac savait-il seulement que, selon certaines croyances ancestrales, le dauphin est un guide qui ramène les navires égarés à bon port ?