Commission européenne : Pourquoi la candidature de Thierry Breton est-elle sous le feu des critiques ?

UNION EUROPÉENNE Des responsables politiques de gauche et de droite ont émis des réserves ce jeudi, sur le choix d’Emmanuel Macron de proposer Thierry Breton comme commissaire européen

Laure Cometti

— 

Thierry Breton, PDG d'Atos, le 19 septembre 2019.
Thierry Breton, PDG d'Atos, le 19 septembre 2019. — MARIO FOURMY/SIPA
  • Ministre de l’Economie de 2005 à 2007, Thierry Breton est proposé par Emmanuel Macron pour poste de commissaire européen en charge de la politique industrielle, du marché intérieur, du numérique, de la défense et de l’espace.
  • Des responsables politiques de gauche et de droite ont émis des réserves ce jeudi sur ce choix, qui pose selon eux la question des conflits d’intérêts et d’un possible blocage au Parlement européen.
  • Actuel PDG d’un grand groupe du numérique, Thierry Breton coche plusieurs cases pour ce poste, mais sa candidature a quelques faiblesses.

Après le camouflet infligé par le Parlement européen à Emmanuel Macron, en rejetant sa candidate Sylvie Goulard, le président propose son nouveau candidat, Thierry Breton. L’homme d’affaires et ancien ministre de l’Economie coche plusieurs cases pour accéder à ce poste de commissaire européen en charge d’un très large portefeuille (incluant politique industrielle, marché intérieur, numérique, défense et espace). Mais dans l’opposition de gauche et de droite, on dénonce ce jeudi, un risque de conflits d’intérêts entre ses fonctions de patron et ce portefeuille de super-commissaire.

Risque de conflits d’intérêts

« Un patron du CAC 40, dont l’entreprise reçoit des millions de subventions européennes ! Niveau prévention des conflits d’intérêts, c’est pas encore ça ! », a réagi sur Twitter l’eurodéputée insoumise Manon Aubry. A gauche, on rappelle aussi que lorsqu’il dirigeait France Telecom, 27.000 emplois auraient été supprimés, selon le syndicat SUD-PTT.

« [Il] est président d’Atos, c’est une société du numérique, qui touche des subventions européennes, et dans son portefeuille, qu’est-ce qu’on a ? Le numérique. Donc on va avoir un souci de conflit d’intérêts », a prévenu Yannick Jadot, eurodéputé d’Europe-Ecologie-Les-Verts sur BFMTV et RMC. L’écologiste a aussi rappelé qu’en tant que dirigeant de France Telecom, Thierry Breton « a été aussi à l’origine d’une pression sur les salariés ».

La droite s’interroge aussi au sujet de l’ancien ministre de l’Economie de Jacques Chirac (2005-2007). « Il faut faire attention parce que Thierry Breton (…) a dirigé une entreprise et les règles européennes en matière de conflits d’intérêts sont extrêmement strictes », a souligné Julien Aubert, député Les Républicains (LR), sur RFI.

Un possible déport sur certains dossiers

Après avoir dirigé France Telecom, Thomson et Bull, Thierry Breton, 64 ans, est président-directeur-général du groupe informatique Atos depuis 2009. L’entreprise cotée au CAC 40 a des activités dans les domaines de la cybersécurité, les supercalculateurs ou la protection des données. S’il est nommé commissaire en charge notamment du numérique, il aura comme mission de renforcer l’UE sur ces chantiers. La crainte de conflits d’intérêts est aussi alimentée par le fait qu’Atos touche des subventions de l’Union européenne. Marianne rappelle notamment que l’entreprise a par exemple, inauguré le 19 septembre un centre à Angers. Sur son site, le groupe indique que ce centre a été financé à hauteur de 1,2 million d’euros par le fonds FEDER de l’UE, géré par la Commission européenne.

L’Elysée a voulu désamorcer le débat en assurant que « Thierry Breton a toujours fait preuve de rigueur pour éviter tout conflit d’intérêts » lorsqu’il était ministre, en se déportant sur les dossiers pouvant le concerner. Emmanuel Macron a même réagi ce jeudi depuis La Réunion, où il est en déplacement, assurant ne pas craindre de conflit d’intérêts. Selon le président français, « la question qui va être posée, et ce sur quoi il apportera toutes les réponses, c’est "est-ce qu’il a coupé tous les liens avec l’entreprise sur le plan personnel et sur quel dossier il devra se déporter" ». L’option du « déport sur certains dossiers à la Commission est une solution », estime Olivier Costa, directeur de recherche au CNRS. Mais cette option peut-elle convenir si ces chantiers numériques européens sont stratégiques ?

Un redécoupage de son portefeuille ?

L’écolo Yannick Jadot envisage une solution plus radicale : « ça risque probablement d’amener à un redécoupage de son portefeuille, ce qui va réduire la capacité de ce commissaire à agir sur le numérique ».

« La redéfinition des limites du portefeuille a été pratiquée dans le passé, c’est une solution habituelle », rappelle Olivier Rozenberg, citant l’exemple d’un commissaire à la culture hongrois à qui l’on avait retiré le champ des droits de l’homme. Mais si les eurodéputés décidaient de limiter le portefeuille négocié par Emmanuel Macron, « ce serait vécu comme une humiliation par le président français, après le refus de Sylvie Goulard », poursuit le professeur associé à Sciences po Paris, au Centre d’études européennes et de politique comparée.

Son nom cité dans des affaires judiciaires

Thierry Breton sera d’abord interrogé par la commission parlementaire des affaires juridiques, chargée spécialement d’examiner les éventuels conflits d’intérêts, avant d’être auditionné sur le fond. Il devra convaincre des eurodéputés qui ont montré leur vigilance sur la question de la probité des commissaires.

Les parlementaires pourraient aussi exhumer certains dossiers judiciaires comme l'affaire Rhodia, dans laquelle son nom avait été cité et son bureau à Bercy perquisitionné. L’entreprise chimique française était soupçonnée d’avoir maquillé ses comptes entre 1999 et 2004, une période pendant laquelle Thierry Breton était à la tête du comité d’audit des comptes de Rhodia. A l’époque, une commission d’enquête avait été proposée par des eurodéputés, en vain.

Atos a d’ores et déjà annoncé que Thierry Breton quittera ses fonctions de PDG le 31 octobre. Il abandonnera aussi son poste de président du conseil d’administration s’il est confirmé au poste de commissaire européen.