« Un prénom est un tatouage pour la vie, pour le meilleur comme pour le pire »

INTERVIEW Dans « La science des prénoms », Anne-Laure Sellier montre à quel point notre prénom peut influencer notre existence

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Un cadeau de naissance.
Un cadeau de naissance. — pixabay
  • Dans La science des prénoms*, qui vient de paraître, la chercheuse en psychologie sociale et cognitive et professeure associée à HEC Paris Anne-Laure Sellier montre que chacun est influencé par les stéréotypes véhiculés par son prénom.
  • Une réalité dont n’ont pas conscience tous les parents lorsqu’ils choisissent le prénom de leur enfant, ne se projetant pas dans l’adulte qu’il deviendra.
  • Du coup, certaines personnes éprouvent un vrai « blues du prénom », jusqu’à vouloir en changer.

Les parents savent-ils, au moment où ils choisissent un prénom pour leur enfant, l’influence qu’il aura sur le cours de son existence ? Dans La science des prénoms*, qui vient de paraître, la chercheuse en psychologie sociale et cognitive et professeure associée à HEC Paris Anne-Laure Sellier montre que chacun de nous est impacté par les stéréotypes véhiculés par son prénom.

Sur quels critères les parents choisissent-ils un prénom ?

Il y a trois tendances. Les parents qui choisissent un prénom ultra-classique, comme Jean ou Marie. Une stratégie refuge qui vise à faciliter la vie, avec un prénom indémodable qui passera partout. Ceux qui veulent un prénom original ou créé de toutes pièces, ce qui est possible depuis la loi de 1993, qui a assoupli la réglementation dans ce domaine. Une stratégie de la différence adoptée pour que l’enfant vive sa pleine individualité. Les parents pensent que leur enfant sera sublimé par son prénom original. Ce qui explique le fait qu’aujourd’hui, on décompte 13.000 prénoms différents donnés aux enfants français, contre 2.000 après la Seconde Guerre mondiale. Enfin, certains parents choisissent un prénom sans suivre une stratégie précise, juste parce qu’ils l’ont bien aimé. Mais force est de constater qu’ils optent souvent pour un prénom qui a le vent en poupe, comme par exemple Léon actuellement. Car le choix d’un prénom est influencé par la société tribale dans laquelle nous vivons.

Le fait d’avoir un prénom original va-t-il conditionner celui qui le porte à avoir une personnalité hors norme ?

On ne peut pas l’affirmer, mais on peut dire que le prénom sculpte parfois le comportement. Car on va vouloir se mettre à sa hauteur et se conformer inconsciemment aux stéréotypes qu’il véhiculeIl n’est pas impossible qu’un Balthazar pourra vouloir sortir des sentiers battus en adoptant une coupe de cheveux ou un look original, par exemple, du fait de son prénom relativement peu courantA l’inverse, quelqu’un qui porte un prénom très classique sera incité à se conformer à l’image liée à son prénom. Exemple : si on demande à 100 personnes de décrire la manière dont ils imaginent une Anne-Laure, la plupart d’entre eux vont évoquer une femme quadragénaire, rangée, pas trop maquillée, avec les cheveux relevés. Une image qu’ils se sont construite après avoir rencontré plusieurs Anne-Laure et qui va influer sur la manière dont les femmes qui s’appellent ainsi vont se présenter physiquement.

Quels préjugés sociaux peuvent générer un prénom ?

Plusieurs sociologues, à l’instar de Baptiste Coulmont, ont étudié la récurrence de prénoms dans plusieurs milieux sociaux. Certains émergent dans les classes populaires et y restent, comme Kevin, par exemple. Le prénom devient alors un marqueur social qui peut générer des moqueries, voire des discriminations à l’embauche.

Vous écrivez que les prénoms faciles à prononcer sont évalués positivement. C’est-à-dire ?

Ils coulent de source. Et ce qui est facile à penser est aimable. A contrario, tout ce sur quoi notre cerveau bute est moins appréciable, et on a envie de l’éviter. Un prénom trop difficile à prononcer va être moins bien mémorisé, ce qui aura des conséquences sur les rapports sociaux pour la personne qui le porte. Idem pour les prénoms avec des orthographes non conventionnelles, qui vont contraindre l’enfant à l’épeler fréquemment et à devoir l’expliquer aux autres.

Les parents ont-ils conscience des préjugés dont risque d’être victime leur enfant ?

Non, car ils ne se projettent pas toujours suffisamment dans l’adulte qu’il deviendra et n’ont pas toujours conscience qu’un prénom est un tatouage pour la vie, pour le meilleur comme pour le pire. 

Vous parlez du spleen du prénom. Est-il fréquent ?

Oui, car quand elles entendent leur prénom, certaines personnes ont l’impression qu’on appelle quelqu’un d’autre, tant elles ont l’impression qu’il ne leur correspond pas. Dans une émission radio à laquelle je participais il y a un an, 34 % des auditeurs ayant appelé la rédaction ont déclaré ne pas se sentir bien dans leur prénom. Par ailleurs, celles qui portent un prénom de tueur en série, de terroriste ou de victime de faits divers le vivent souvent mal. Car leur entourage fait souvent allusion à la personne connue. Je cite le cas d’un Emile qui a senti un changement de perception à son égard lorsque les médias se sont mis à parler du tueur en série  Emile Louis. Autre cas de souffrance : les filles qui sont nées dans les années 1970, appelées Emmanuelle, et qui ont eu droit à des blagues graveleuses lorsque le film érotique du même nom est sorti la décennie suivante. Un prénom peut aussi être à l’origine du harcèlement scolaire d’un élève.

Dans quels cas certaines personnes changent-elles de prénom ?

Environ 3.000 personnes le font chaque année, mais ce n’est pas évident car leur démarche est interprétée comme une forme de rejet de leur part de leurs parents. Ce processus peut avoir lieu chez des personnes portant un prénom d'origine étrangère qui ont l’impression d’être discriminées et veulent un nom français, par exemple. Ou l’inverse, des personnes d’origine étrangère à qui l’on a donné un prénom français « terroir » qui ne leur convient pas du tout, et décident d’adopter un prénom reflétant davantage leurs originesPour éviter cet écueil, il serait utile, lorsqu’une personne atteint 18 ans, que l’administration lui demande systématiquement s’il accepte son prénom ou s’il veut en changer et que l’on brise le tabou du changement de prénom dans notre société.

*La science des prénoms, Anne-Laure Sellier, Héliopoles, 9,90 euros.