Polémique sur le port du voile : « On parle beaucoup des musulmans mais on ne les écoute presque jamais »

RELIGION Pour le sociologue Eric Fassin, malgré la persistance des préjugés, les victimes d'islamophobie parviennent de plus en plus à devenir des « sujets politiques »

Alexis Orsini

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Moment de prière pendant le ramadan, au Bangladesh (mai 2019).
Moment de prière pendant le ramadan, au Bangladesh (mai 2019). — Ziaul Haque Oisharjh / SOPA Imag/SIPA
  • Depuis l'intervention très médiatisée de l'élu RN Julien Odoul à l'encontre d'une femme voilée, la question du port du voile dans l'espace public est au centre du débat politique.
  • Cette polémique n'est que le dernier exemple d'une longue série de crispations autour de sujets liés à l'islam et aux musulmans de France.
  • Pourquoi les préjugés visent-ils autant les musulmans ? La situation est-elle en passe de changer ? Début de réponse avec le sociologue Eric Fassin. 

Après les vives réactions provoquées par la commercialisation – finalement annulée - d’un hijab de running chez Decathlon en février, « l’opération » de baignade en burkini d’un groupe de femmes musulmanes, à Grenoble cet été, ou encore le tollé provoqué la semaine dernière par l’élu RN Julien Odoul, après avoir demandé à une femme de retirer son voile lors d’un conseil régional, pas une saison ne semble s’écouler sans qu’une nouvelle polémique ne vienne alimenter le débat (crispé) autour de l’islam.

En avril, tout en notant une amélioration de l’image des musulmans dans l’esprit des sondés, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dressait le même constat dans son rapport annuel de lutte contre le racisme : « L’islam reste une source de tensions très vives dans une partie de la société. »

Comment expliquer la persistance d'une telle perception à l’égard des musulmans, selon les dernières statistiques de la CNCDH ? Eléments de réponse avec Eric Fassin, sociologue à l’université Paris-8.

Pourquoi les musulmans figurent-ils parmi les minorités les plus victimes de préjugés ? Et sur quoi se basent ces facteurs d’évaluation ? 

En réalité, la minorité qui est le plus exposée au racisme, ce sont les Roms (et les gens du voyage), ensuite viennent les musulmans. Ce « classement » est le résultat des enquêtes annuelles publiées sous l’égide de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui mesurent l’évolution de l’opinion, et donc les préjugés racistes.

Quant aux discriminations elles-mêmes, il faudrait mieux connaître le point de vue des personnes concernées. Or la grande enquête de l’Ined et l’Insee sur l’expérience des discriminations, Trajectoires et origines (TeO), porte sur les descendants d’immigrés. Même si l’on constate que se déclarent davantage discriminés les originaires de pays musulmans.

Bien sûr, musulmans et immigrés sont deux populations qui se recoupent en partie. Mais le refus du mot islamophobie [que la CNCDH définit comme une « attitude d’hostilité systématique envers les musulmans, les personnes perçues comme telles et/ou envers l’islam »] dans les enquêtes comme dans le débat public a pour conséquence qu’on a du mal à faire le lien – qui pourtant est clair dans l’esprit des xénophobes, racistes et islamophobes.

La différence avec l’antitsiganisme, qui s’exprime sans ambages, c’est que l’islamophobie s’habille souvent de principes démocratiques : féminisme, laïcité, républicanisme. Or l’enquête de la CNCDH montre aussi que plus on est islamophobe, moins on est attaché à la laïcité, aux droits des femmes ou des homosexuels…

Concrètement, dans quels domaines ces discriminations sont-elles le plus visibles ? Quel en est l’exemple le plus parlant ?

L’exemple le plus fort, c’est le fait qu’aujourd’hui en France, une femme voilée a le plus grand mal à trouver du travail. Il ne s’agit pas seulement de la fonction publique, où s’applique la loi, avec une exigence de neutralité, mais de discriminations dans presque toutes les professions.

Ces femmes dont on prétend défendre la liberté sont de fait exclues du marché du travail – sauf pour des emplois dans le domaine du « care » (s’occuper des enfants ou des vieillards). Si l’on en juge par le résultat, le refus du voile n’est donc pas très féministe…

Paradoxalement, alors qu’une grande place est accordée à l’islam ou aux musulmans dans la sphère médiatique, très peu de visibilité est donnée à la parole des principaux concernés (comme les femmes voilées sur cette question, notamment) ?

On a pu voter en 2004 une loi visant les femmes voilées sans entendre leur voix [avec la loi sur l'interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics]. Mais c’est cela qui est en train de changer. On parle beaucoup des musulmans ; on ne les écoute presque jamais.

Or, les minorités en général, et les personnes victimes d’islamophobie en raison de leur religion réelle ou supposée, se font de plus en plus entendre. Ce ne sont pas seulement des objets du racisme, ce sont aussi, de plus en plus, des sujets (politiques), qu’on le veuille ou non.