Pourquoi dîtes-vous plutôt « nous » ou « elle » pour parler de votre entreprise ?

VIE DE BUREAU A l’occasion de la Fête des Entreprises, qui a lieu ce jeudi, « 20 Minutes » s’intéresse à un sujet qui en dit long sur notre rapport au travail

Delphine Bancaud

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Salariés en entreprise
Salariés en entreprise — Pixabay
  • Utiliser la première personne du pluriel ou le pronom personnel indéfini dénote le rapport affectif que certains Français entretiennent avec leur boulot.
  • L’utilisation du « nous » pour évoquer l’entreprise témoigne aussi de l’assimilation de l’esprit corporate que les managers tentent d’instiller.
  • Mais a contrario, certains salariés mettent un point d’honneur à toujours dire « elle » en parlant de l’entreprise, pour garder une distance entre leur vie personnelle et professionnelle ou par volonté de ne pas être assimilé à sa hiérarchie.

« Nous allons lancer un nouveau produit », « On va déménager à la Défense »… Dans les conversations sur le boulot, il arrive souvent qu’on parle de son entreprise, dont c’est la Fête ce jeudi, en utilisant la première personne du pluriel ou le pronom personnel indéfini. C’est le cas de Kevin : « Je suis en CDI depuis environ dix ans et je partage pas mal de valeurs avec mon entreprise. J’utilise donc sans problème le “nous” en parlant d’elle. D’autant que je suis investi dans mon travail et que je passe une bonne part de ma vie dans l’entreprise », explique-t-il en répondant à notre appel à témoins.

Une pratique qui dénote  un rapport affectif que certains Français entretiennent avec leur boulot, comme le souligne Matthieu Poirot, psychologue du travail : « Le “nous” est marqueur de l’engagement. Les salariés très investis s’identifient à l’entreprise, à ses produits, à ses services. Leur moi et ce qu’ils font dans l’entreprise sont confondus. Et cette tendance est encore plus forte chez les personnes qui souffrent de complexes forts ou qui n’ont pas été assez valorisées par leur famille. Car pour elles, le travail à une fonction psychologique de réparation », poursuit-il. Force est de constater que cette habitude varie aussi en fonction du type d’entreprise dans laquelle on travaille : « L’utilisation du “nous” se constate plus fréquemment dans les PME », observe Marc Loriol, sociologue et chercheur au CNRS. « Dans une PME, la connivence s’installe plus facilement entre les salariés et le processus d’identification est plus simple ». Un avis partagé par Matthieu Poirot : « Dans les grands groupes, non seulement les salariés se connaissent moins, mais il y a des réorganisations fréquentes, ce qui nuit au sentiment d’appartenance », indique-t-il.

« Plus on est haut dans la hiérarchie, plus on a tendance à s’identifier à l’entreprise »

C’est aussi davantage le cas quand l’entreprise est très ancrée localement et a une histoire forte. « Comme cela a pu être le cas pour Lejaby. Les ouvrières étaient satisfaites de fabriquer de la lingerie haut de gamme et employaient le “nous” de la fierté », cite Marc Loriol. Cette tendance au « nous » est aussi plus marquée chez les cadres : « Plus on est haut dans la hiérarchie, plus on a tendance à s’identifier à l’entreprise. Car les cadres ont plus de chances que les employés de tirer des avantages de leur travail », explique Marc Loriol.

Et pour certains salariés, les collègues peuvent être perçus comme des membres de la famille, ce qui contribue à renforcer encore le lien avec l’entreprise. Ce qu’explique aisément Matthieu Poirot : « Pour certains salariés, l’entreprise est l’un des uniques lieux de socialisation, qui supplante parfois la famille ». C’est ce que ressent Virginie : « Dans ma société, l’humanité et l’empathie sont bien présentes. Nous aimons passer du temps ensemble, nous partons au ski, nous organisons des soirées karaoké ou des journées karting, par exemple. Après presque neuf ans dans la société, je vais toujours travailler avec le sourire et en sors le soir avec le sourire. Un ex-collègue a dit une fois que signer un contrat chez “nous”, c’était plus qu’un contrat de travail, mais c’est entrer dans une famille ».

L’entreprise « fait partie intégrante de ma vie »

L’utilisation du « nous » témoigne aussi de l’assimilation de l’esprit corporate que les managers tentent d’instiller. « Ils surutilisent le “nous”. C’est un réflexe de marketing social, qui vise à marteler aux salariés l’idée qu’ils sont inclus dans le collectif », déclare Matthieu Poirot. « Le manager est sommé d’insuffler à ses collaborateurs un discours fédérateur, de leur faire passer l’idée qu’ils sont dans le même bateau, qu’ils livrent un combat collectif pour la rentabilité de l’entreprise », renchérit Marc Loriol.

Ce sentiment que l’entreprise est une œuvre commune, Céline l’éprouve : « J’utilise le mot “nous” lorsque je parle de l’entreprise dans laquelle je travaille. Car elle fait partie intégrante de ma vie. Je suis très corporate. Ma fille de 6 ans reconnaît le logo de l’entreprise, elle connaît mes collègues, mes chefs. Elle a déjà vu mon bureau, c’était très très important pour elle. Etre corporate c’est aussi pour moi un point très très important, car cela aide à créer un fort esprit d’équipe ». Et ce sentiment de forte adhésion à l’entreprise peut encore grandir en période de crise : « Quand l’entreprise va mal, on lutte ensemble pour la préserver », explique Marc Loriol.

Mais a contrario, certains salariés mettent un point d’honneur à toujours dire « elle » en parlant de l’entreprise qui les emploie. « Ils veulent marquer une dissociation », explique Matthieu Poirot. Comme c’est le cas pour Piotr : « J’aime garder une distance entre ma vie personnelle et professionnelle. Je ne prends part à aucune fête dans mon entreprise. Sans doute parce que je ne suis pas ravi d’y travailler », témoigne-t-il.

« Je dis “elle” en parlant de l’entreprise car elle n’a aucune considération pour nous »

Cette mise à distance reflète aussi, parfois, un passif professionnel douloureux ou une volonté de ne pas être assimilé à sa hiérarchie. « Certains salariés ont beaucoup donné à l’entreprise. Ils ont été déçus. Puisqu’ils estiment ne pas avoir été reconnus par elle, ils ne veulent pas la reconnaître non plus », observe Matthieu Poirot. « Ce sont les mêmes qui parlent de la “boîte”, ce qui est synonyme d’enfermement. Par ailleurs, ceux qui ont un statut précaire ont logiquement plus de mal à s’identifier », explique Marc Loriol. Une réalité dont témoigne Alex : « Je dis “la boîte” parce que je ne me sens pas faire partie de l’entreprise, n’étant qu’un petit rouage déshumanisé ne servant qu’à enrichir le conseil d’administration et le PDG. Je ne partage aucune valeur des encadrants, qui se sentent supérieurs ».

Un sentiment partagé par David : « En aucun cas je dis “nous”, car pour ne pas être déçu, il ne faut surtout rien attendre de l’autre, et en particulier des entreprises en France ! Nous sommes verbalement des collaborateurs, mais en réalité des exécutants ». « Je dis “elle” car elle n’a aucune considération pour nous, les petits salariés », déclare pour sa part Léo.

Mais cette distance s’explique aussi par la déshumanisation des grands groupes. « C’est plus compliqué de s’identifier à une entreprise lorsque ses dirigeants récupèrent des injonctions des actionnaires  et les font appliquer. Elle apparaît comme une entité opaque. Dès lors, les salariés ont tendance à s’identifier plus à leur fonction qu’à leur entreprise », souligne Marc Loriol. « La direction me semble très éloignée des techniciens du terrain. J’ai changé de direction régionale depuis six mois. Je n’ai jamais vu le nouveau directeur et j’ai mis quatre mois avant de voir mon nouveau superviseur. Ils prennent des décisions depuis leur bureau », déclare Jimmy, salarié d’un groupe de 3.000 salariés. Autant dire qu’il n’est pas prêt à dire « nous » de sitôt…