A la brigade des mineurs, les policiers peinent à sauver « les gamins conditionnés pour voler »

AU SERVICE DES ENFANTS (4/4) « 20 Minutes » a passé deux jours au sein de la brigade de protection des mineurs. Un groupe est notamment chargé de lutter contre le trafic d’êtres humains qui se matérialise souvent par des réseaux familiaux dans lesquels les enfants sont entraînés à voler ou mendier

Caroline Politi

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Six fonctionnaires de la BPM sont chargés de lutter contre la traite des êtres humains.
Six fonctionnaires de la BPM sont chargés de lutter contre la traite des êtres humains. — Caroline Politi/20 Minutes
  • 20 Minutes a passé deux jours au sein de la Brigade de protection des mineurs de la police judiciaire parisienne.
  • La majorité des affaires de trafic des êtres humains concerne des familles qui endoctrinent leurs enfants pour qu’ils versent dans la petite délinquance.
  • L’une des principales difficultés de ces affaires est le fait que ces enfants « ne se sentent pas victimes ».

Quelques jours à flâner dans les rues de Paris ou à emprunter le métro suffisent à se rendre compte de l’ampleur de la tâche. Ici, un groupe d’enfants arrête des passants pour leur faire signer une soi-disant pétition pendant que d’autres tentent de leur faire les poches. Là, c’est une annonce dans le métro qui met en garde les voyageurs contre la présence de « pickpockets adolescents » dans la rame. Ou c’est ce vol à la tire devant un distributeur automatique. « Il ne faut pas confondre la délinquance juvénile et l’exploitation de ces mineurs, met en garde le chef de la brigade de protection des mineurs (BPM), le commissaire Vianney Dyevre. Ce sont des jeunes qui, dès leur plus jeune âge, sont  endoctrinés et conditionnés pour voler. »

Au sein de cette brigade spécialisée de la police judiciaire parisienne, six fonctionnaires sont chargés de lutter contre le trafic d’êtres humains. Hormis quelques affaires de réseaux de prostitution – principalement nigérians – exploitant des adolescentes, la majorité des dossiers concerne des familles originaires des Balkans dont les enfants sont formés à la mendicité ou au vol à l’âge où d’autres apprennent à lire. « Le sort des filles est particulièrement compliqué, détaille Caroline, à la tête de la cellule de recherche et d’initiative. Elles sont envoyées très tôt mendier, fréquemment mariées contre leur gré pour ensuite travailler pour leur belle-famille. » Et bien souvent, plus elles sont d’habiles voleuses, plus la dot se négocie cher.

Petits délits, gros butin

Sur l’écran de son ordinateur, s’affiche la photo d’une fillette de sept ans déguisée en princesse. Son large sourire contraste avec son regard triste. Ce sont des agents de la RATP qui ont signalé sa présence tard le soir dans le métro en train de jouer du mélodica pour quelques euros. « Elle appelait le soir sa grand-mère vers 22h-23h pour lui demander si elle pouvait rentrer même si elle n’avait récolté que 10 euros », précise la capitaine de police.

Si les enfants exploités par ces réseaux ne s’adonnent qu’à des petits délits, les enquêtes, souvent tentaculaires, exigent de gros moyens : écoutes téléphoniques, filatures, surveillances… De longs mois d’investigations, parfois des années, sont nécessaires pour définir le rôle de chacun, les ramifications entre les familles, identifier les fruits de ce trafic. Car cette petite délinquance peut permettre à ces réseaux de se constituer d’importants butins. Des groupes d’enquête internationaux sont régulièrement montés lorsque le produit de ces vols et arnaques est rapatrié dans les pays d’origine. Sur place, il n’est pas rare que les fonctionnaires découvrent de fastueuses maisons, tout en marbre et dorures, ou des voitures de luxe alors, qu’en France, la famille vit dans un bidonville.

« Ils sont dans une logique de loyauté vis-à-vis de leurs parents »

Dans ces réseaux, et même lorsqu’ils sont démantelés, le poids de l’endoctrinement reste prépondérant. Les adolescents placés fuguent presque systématiquement des foyers, les mineurs incarcérés après un énième vol à la tire savent qu’ils ne passeront pas plus de quelques mois à l’ombre. Lorsque les parents sont eux-mêmes en prison, les aînés des fratries prennent provisoirement la tête du réseau, notamment pour leur envoyer de l’argent. « Ce sont des victimes qui ne se sentent pas victimes », note Vianney Dyèvre. C’est là l’une des principales difficultés de ces affaires. Les enfants que tente de sauver la brigade sont rarement coopératifs. « Malgré tout ce qu’ils subissent, ils sont dans une logique de loyauté vis-à-vis de leurs parents, ils ne sont pas conscients que leur famille leur fait du mal », poursuit le commissaire.

Les affaires ouvertes après qu’un mineur a dénoncé les faits sont rarissimes au sein de cette cellule, la plupart des enquêtes sont dites « d’initiative », généralement ouvertes après qu’un commissariat a signalé à de multiples reprises l’interpellation d’un mineur. « Lorsqu’ils sont placés très tôt en famille d’accueil, on peut sauver ces gamins », assure, optimiste, Caroline, la capitaine de police. Et de préciser : « Je me dis que s’il y a au moins un enfant sauvé dans une affaire, c’est déjà une réussite. »