Bébés violentés, viols filmés... Comment les policiers gèrent la violence des pédophiles sur Internet

AU SERVICE DES ENFANTS (1/4) « 20 Minutes » a passé deux jours au sein de la brigade de protection des mineurs. Comment les sept policiers du groupe Internet font face aux images et aux vidéos souvent insoutenables auxquelles ils sont confrontés à longueur de journée ?

Caroline Politi

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Lydie, la chef du groupe Internet, scrute les téléchargements de fichiers pédo-pédopornagraphie
Lydie, la chef du groupe Internet, scrute les téléchargements de fichiers pédo-pédopornagraphie — Caroline Politi/20 Minutes
  • 20 Minutes a passé deux jours au sein de la brigade de protection des mineurs de la police judiciaire parisienne.
  • Depuis 2015 et l’essor des réseaux sociaux, de nombreux prédateurs se servent de ces plateformes pour approcher enfants et adolescents.
  • Malgré les images auxquelles sont confrontés les sept policiers de ce groupe, le turnover est faible.

« Vous ne vous rendez pas compte à quel point les images auxquelles est confronté le groupe Internet peuvent être sordides. » Vianney Dyevre, le chef de la brigade de protection des mineurs (BPM), avait raison : on avait beau s’être préparé au pire, on ne pouvait pas imaginer. Que des pères puissent imposer, via webcams interposées, un concours de fellation à leurs filles d’une dizaine d’années. Qu’un étudiant puisse se filmer en mode « selfie », avachi sur son lit, en train de disserter sur la manière dont il préfère violer les enfants avant de passer à l’acte avec un nourrisson. Qu’une mère frappe et étrangle son bébé jusqu’à ce que ce dernier convulse pour extorquer de l’argent à sa belle-famille.

« Certains collègues du service nous disent qu’ils ne pourraient pas faire ce qu’on fait », sourit Lydie, la responsable du groupe. Pour cette blonde dynamique, la brigade des mineurs était une « vocation ». Elle y est entrée, il y a vingt-trois ans et a intégré le groupe Internet à sa création, en 2004. Assise derrière son écran, elle scrute une carte de France sur laquelle s’affichent une centaine de balises : chacune correspond à l’adresse IP d’une personne en train d’échanger du contenu pédopornographique. Tous les fichiers connus possèdent en effet une signature numérique répertoriée dans une base de données internationale qui permet de les détecter au moindre téléchargement. « On ne peut pas enquêter sur tout le monde, on n’a pas les effectifs pour, précise Gaël, son adjoint. On est obligés de cibler les plus gros consommateurs ou ceux qui téléchargent des fichiers particulièrement violents. »

Les réseaux sociaux, un terrain de chasse pour les prédateurs sexuels

Depuis 2015 et l’essor des réseaux sociaux, les sept fonctionnaires du groupe doivent également faire face à un nouveau type de délinquants sexuels qui utilisent les plateformes telles que Facebook, Instagram ou Snapchat pour approcher leurs jeunes victimes. « Là où il y a des gamins, il y a des prédateurs », résume Franck, présent dans le service depuis sa création. Certains s’en servent comme d’un vecteur pour rencontrer les ados et les agresser, d’autres restent tapis derrière leurs écrans. « Mais les conséquences pour les victimes sont parfois similaires aux viols », insiste Lydie. Et de citer l’exemple de cet homme, interpellé il y a quelques mois au terme d’une enquête menée en coopération avec le Canada.

Caché derrière un faux profil de mannequin de 14 ans, il poussait des jeunes filles à se dévêtir puis les faisait chanter pour leur demander des clichés pornographiques, de plus en plus extrêmes, parfois même zoophiles. Dans cette affaire, les expertises psychologiques ont montré que ces adolescentes étaient marquées comme si elles avaient été victimes de viol. « Ce qui est frappant dans ce type de dossier, c’est le rôle participatif de certains gamins, ils ne se rendent pas compte qu’ils se mettent en danger en mentant sur leur âge ou en donnant des informations sur leur vie », déplore son adjoint.

Le blason de la Brigade de protection des mineurs

« Certaines affaires ne s’oublient pas »

« Comment faites-vous pour supporter cela ? » C’est la question qui revient systématiquement lorsqu’ils évoquent leur métier. Tous les enquêteurs du groupe ont des enfants ou sont en passe d’en avoir. C’est même, selon sa chef, un point essentiel dans le recrutement. « Ce qu’on recherche, ce sont des gens qui ont une vie sociale riche en dehors du boulot, il faut qu’ils puissent couper en rentrant chez eux le soir. » Pour entrer dans le service, tous les postulants viennent passer quinze jours de test. Ils trient les photos, montent des dossiers. Une manière notamment de voir s’ils supporteront les images auxquelles ils seront confrontés quotidiennement.

« Certaines affaires ne s’oublient pas. Les images, les vidéos, les conversations sont ancrées en nous », confie Lydie. Quatre ou cinq ans après, la commandante de police est capable de réciter presque par cœur des auditions de victimes ou de leurs proches. « Il faut prendre du recul, sinon, émotionnellement, on explose », assure-elle. Si le bureau de la psychologue du service est face aux leurs et sa porte grande ouverte, aucun suivi spécifique n’est mis en place. Leur thérapie, ces policiers la font tous les matins, en buvant un café assis sur le canapé installé dans le service, ils parlent de tout et de rien, de leurs gamins, du suivi des affaires, de la vie du service. « Parfois, on fait de l’humour noir, ça pourrait choquer des gens extérieurs au service, mais c’est également une manière de se protéger », sourit Franck.

« On a une vision déformée de la réalité »

Si le groupe Internet est l’un de ceux dans lequel le turnover est le plus faible, tous le reconnaissent cependant, la matière sur laquelle ils travaillent a fait naître chez eux une certaine méfiance. « On a une vision déformée de la réalité », concède Gaël alors qu’il épluche les conversations d’un homme d’une quarantaine d’années se faisant passer pour un ado pour approcher de très jeunes filles.

Parce qu’ils sont confrontés à longueur de journée à des prédateurs, certaines questions éducatives, prennent une autre dimension. Difficile pour eux de faire confiance à un baby-sitter homme ou à une nounou. De même, la question de laisser un téléphone portable à leurs ados a été délicate. L’un a choisi de ne pas en acheter à son aînée, une autre a sélectionné un modèle sans Internet, d’autres ont tous leurs identifiants. Pour autant, aucun des membres du groupe Internet ne se voit changer de service. « C’est ici que je me sens le plus utile parce qu’on sauve des gamins, on arrête des pédophiles », résume le commandant de police.