Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen : « On ne veut pas être rassuré, on veut être informé », réclament des manifestants

REPORTAGE Ce mardi soir, ils étaient 750 selon la préfecture et 1.700 selon la CGT, à défiler pour exiger toute la transparence sur l’incendie de l’usine Lubrizol, survenu le 26 septembre à Rouen

Delphine Bancaud

— 

Une pancarte devant le palais de justice de Rouen, où les manifestants témoignent de leur inquiétude après l'incendie de Lubrizol. Le 8/10/19. Lancer le diaporama
Une pancarte devant le palais de justice de Rouen, où les manifestants témoignent de leur inquiétude après l'incendie de Lubrizol. Le 8/10/19. — D.Bancaud/20minutes
  • Plusieurs centaines de personnes se sont massées ce mardi soir, devant le Palais de justice de Rouen pour exprimer leur inquiétude après l’incendie de Lubrizol et réclamer la transparence dans ce dossier.
  • Dans la foule, beaucoup de personnes témoignent de leurs problèmes de santé, depuis l’incendie et des effets à long terme qu’ils craignent.
  • La parole des autorités et des experts est remise en cause par certains manifestants, qui croient qu’on leur cache la vérité.

De notre envoyée spéciale à Rouen

Hélène est venue avec Victor, son petit-fils, « car c’est son avenir qui est en jeu », lance-t-elle. Comme eux, plusieurs centaines de personnes (750 selon la préfecture et 1.700 selon la CGT), se sont massées ce mardi soir, devant le Palais de justice de Rouen pour exprimer leur inquiétude après l’accident de Lubrizol et réclamer la transparence dans ce dossier. C’est le deuxième rassemblement d’ampleur depuis le gigantesque incendie le 26 septembre, qui a détruit 5.253 tonnes de produits chimiques sur le site de l’usine Lubrizol, classée Seveso seuil haut. Trois entrepôts de son voisin Normandie Logistique qui stockait plus de 9.000 tonnes de produits ont également été touchés, et l’un d’eux a entièrement brûlé. La manifestation a été organisée à l’appel de la CGT, FO, la Confédération paysanne et Greenpeace Rouen « pour la transparence, la vérité et une expertise indépendante ».

Dans la foule, beaucoup de personnes témoignent de leurs problèmes de santé, depuis l’incendie : « J’habite à cinq minutes de l’usine et après la catastrophe, j’ai eu envie de vomir. Et j’ai toujours du mal à respirer. Tous les murs chez moi sont encore imprégnés d’une odeur insupportable, mais je n’ose plus ouvrir mes fenêtres. Et avant les oiseaux chantaient dehors et là, je ne les entends plus, ce n’est pas normal », déclare Naïma. « Le jeudi après l’incendie, j’ai eu mal à la tête toute la journée », indique aussi Laurence, venue avec sa collègue Virginie, qui se plaint, elle, d’avoir la gorge irritée depuis l’accident.

Certains craignent les effets à longs termes sur la santé

Le sort des enfants inquiète particulièrement certains manifestants, comme Salah, l’un des fondateurs du collectif Lubrizol créé sur Facebook : « L’Education nationale n’a pas émis de consignes claires pour protéger les enfants : est-ce normal que certains élèves fassent du sport à l’extérieur ? Que certaines écoles n’aient pas été nettoyées correctement avant leur réouverture ? Je crains que certains symptômes apparaissent sur les enfants dans quelques semaines », explique-t-il, tout en se satisfaisant d'être reçu avec une délégation de parents d'élèves jeudi au rectorat. A quelques mètres de lui, Virginie tient une pancarte où elle s’est représentée portant un masque et tenant dans ses bras un enfant évanoui. « J’espère que cette image n’est pas une prédiction », souffle-t-elle. « Je crains que les jeunes soient plus touchés par des cancers liés à l’environnement dans les années à venir », renchérit Hélène.

Des inquiétudes qui sont reflétées par les pancartes hissées par les manifestants. « La fumée pue, est-ce que ça nous tue ? », interroge l’une d’elles. « Avec Lubrizol, on n’a pas de bol », fait rimer une autre. Quant à Myriam, professeure au collège Jean-Lecanuet, elle porte une pancarte : « On protège les élèves de la canicule mais pas des molécules ».

La parole des autorités mise en doute

Et malgré la promesse de transparence faite par le gouvernement, l’enquête en cours, la nomination d’un  expert spécialiste en chimie et produits industriels pour examiner les lieux, la suspicion semble encore de mise. « On nous dit que l’air est aussi bon qu’avant, mais c’est faux. Et les expertises, on peut leur faire dire ce que l’on voudra pour ne pas inquiéter la population », estime Hélène. « On veut des experts indépendants », réclame aussi Gérald Lecorre, membre de la CGT Seine Maritime, sans expliquer pourquoi il estime qu’ils ne le sont pas. Tout près de lui, une vingtaine de manifestants en combinaisons blanches et masques à gaz déploient une banderole « Stop aux mensonges d’Etat, Lubrizol vérité ». Un peu plus loin, Marie tient une pancarte éloquente : « Arrêtez de nous enfumer, on n’est pas des jambons ». « Les expertises sont parcellaires. Et l’on ne sait toujours pas précisément ce qui a brûlé », explique-t-elle.

Et que ce soit celle du préfet ou des ministres, la parole des autorités semble remise en cause par de nombreux manifestants : « L’air est comme d’habitude d’après le préfet. Donc c’est vrai qu’on respire des suies toute l’année ? Merci », peut-on lire sur une pancarte. Ou « brochettes fumées aux mensonges », sur une autre. « On ne veut pas être rassuré, on veut être informé », résume Olivier Lainé, agriculteur à Saint-Aignan-sur-Ry.

La colère en toile de fond

Certains manifestants ont aussi des mots très durs pour l’entreprise de produits chimiques : « Lubrizol est une multirécidiviste en col blanc. On a privilégié les profits de cette multinationale au détriment des règles élémentaires de sécurité », estime Gérald Lecore, de la CGT Seine Maritime. « Il faut que cette entreprise s’en aille », hurle un manifestant au micro.

Et certains pointent aussi les conséquences économiques que pourrait avoir l’incendie. « Il y a des petits producteurs qui sont aujourd’hui au bord du dépôt de bilan, car ils ne peuvent plus vendre leurs fruits et légumes. Et ils risquent d’être indemnisés trop tard », s’énerve Olivier Lainé. « Cette affaire va nuire à la ville. Mais pour autant, je ne la quitterai pas. Ma vie est ici », déclare Marie, avant de partir défiler dans la ville.