Signaler la radicalisation religieuse d'un salarié s'avère souvent complexe au sein des entreprises.
Signaler la radicalisation religieuse d'un salarié s'avère souvent complexe au sein des entreprises. — BERTRAND GUAY / AFP

RELIGION

Attaque à la préfecture de police de Paris: Pourquoi la radicalisation religieuse est-elle si difficile à gérer pour les entreprises ?

Face à la radicalisation religieuse d'un salarié, collègues et managers sont souvent démunis

  • Selon un rapport, plusieurs collègues de l’auteur de l’attaque à la préfecture de police de Paris affirment avoir observé « des signes de radicalisation, et déclarent en avoir alerté leur hiérarchie ».
  • Comme les services publics, les entreprises privées peuvent être confrontées à la radicalisation religieuse de certains salariés.
  • Le cadre légal flottant, le manque de formation sur le sujet et la crainte d’abus compliquent la prise en charge du phénomène au travail.

En 2015, plusieurs collègues de Mickaël Harpon, l’auteur de l'attaque à la préfecture de police de Paris, ont tenté d'alerter leur hiérarchie sur sa radicalisation. En vain. Le 3 octobre dernier, ce salarié à la Direction du renseignement de la préfecture a tué quatre de ses collègues avant d'être abattu. Pourtant sensibilisé à la radicalisation religieuse, ce service n’a pas été en mesure d’endiguer le projet mortifère du fonctionnaire.

Si les employés des services publics font pour certains l'objet de suivi ou de contrôle particuliers aussi appelé « criblage », le signalement de salariés radicalisés au sein d’entreprises privées restent particulièrement complexe, voire tabou. Le manque de formation sur le sujet, le cadre légal flottant et la crainte de stigmatiser un collègue peuvent être autant de freins dans la prise en compte du phénomène.

Un cadre légal et une définition complexes

En France, le principe de laïcité ne concerne que l’espace public ou institutionnel. Au sein des entreprises privées, la liberté religieuse des employés est un droit fondamental. Et il ne peut être restreint par l’employeur seulement si son expression nuit à l’entreprise pour des raisons de sécurité ou d’hygiène par exemple. «  Le fait religieux en entreprise, ça n’a rien à voir avec la radicalisation religieuse terroriste », insiste d’emblée Frédéric Sève, secrétaire national CFDT. « Il faut toujours partir de ce que la loi dit. Et sur le sujet, elle est assez stricte, la liberté de conscience des salariés ne se discute pas. La radicalisation religieuse, elle, n’a pas de définition légale, elle ne relève d’aucun délit », poursuit le syndicaliste.

Et la définition même de « radicalisation » est complexe à saisir. Comment savoir si tel ou tel comportement relève d’un glissement radical chez un collègue ? « On fait comme si c’était évident de détecter la radicalisation, mais ce n’est pas le cas. On évoque des faits ou des comportements qui seraient « précurseurs de », mais en réalité, on ne sait pas toujours de quoi on parle », note Frédéric Sève. D’autant que la radicalisation religieuse s’exprime rarement à la machine à café ou en open space : « Certaines personnes ont l’air d’avoir un comportement radical et posent en réalité très peu de problèmes dans le bon fonctionnement d’un service. Et vice versa », ajoute Lionel Honoré, directeur de l’Observatoire du fait religieux en entreprise.

Une mission « périphérique »

Au-delà du cadre légal, la prise en compte de la radicalisation religieuse d’un salarié par l’employeur est complexe parce qu’elle ne relève pas de la mission première d’une entreprise. Est-ce le rôle de l’entreprise de surveiller et signaler les salariés radicalisés ? « Non, estime Frédéric Sève, elles ne doivent pas se substituer aux services de renseignement et elles ne sont pas outillées pour. »

En 2018, après des mois d’entretiens réalisés avec des directeurs de ressources humaines, des syndicalistes, des salariés ou des directeurs de sécurité et de sûreté, le journaliste Philippe Lobjois et Michel Olivier, ex-officier dans les forces spéciales publiaient La Guerre secrète. L’islam radical dans le monde du travail (Ed. Fayard). Pour le reporter, le sujet relève encore du « tabou » : « Les dirigeants d’entreprise, comme la classe politique, n’ont pas vu venir le phénomène (…) Au début des années 2000, ils ne savaient pas comment faire et certains ont même eu recours à des pratiques délictueuses. On a par exemple eu le cas, dans les témoignages recueillis, d’un employeur paniqué qui avait installé des caméras dans des salles de prière ».

Des risques nombreux

Comme le reste de la société, l’entreprise est désormais traversée par la question de la radicalisation religieuse et ne peut l’occulter, juge de son côté Stéphane Volant, président du Club des Directeurs de Sécurité des Entreprises (CDSE) : « Certes, l’entreprise n’est pas là pour faire la police ou la justice, mais c’est le rôle de l’employeur que de protéger et d’assurer la sécurité de ses salariés et de ses clients. Et chaque salarié porte une responsabilité. C’est pour cette raison que le sujet est de plus en plus au cœur des politiques RH, de formation ou de sensibilisation et vigilance ».

Formés et sensibilisés, les salariés témoins de la radicalisation d’un de leurs collègues osent-ils signaler ces faits ? « Faire remonter ce type d’information à son manager, ça suppose de désigner un comportement précis qui engage fortement le salarié et l’entreprise. Et désigner un comportement religieux radical peut être considéré comme stigmatisant », estime Lionel Honoré de l’Observatoire du fait religieux en entreprise. Pour toutes les raisons précédemment évoquées, parce qu’on ne peut criminaliser les signes extérieurs de religiosité, parce que la définition même de la radicalisation est encore hésitante, parce que les directions ne sont pas toujours équipées pour réagir, l’alerte peine souvent à aboutir.

Philippe Lobjois plaide donc pour une réponse politique : « C’est un angle mort depuis près de trente ans et les élus ne prennent pas leurs responsabilités. Il serait peut-être temps de le faire ». Quitte à susciter la polémique ? Trois jours après l’attaque de la préfecture, la présidente de droite de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, proposait que la radicalisation soit considérée comme une « incompatibilité professionnelle » susceptible de déclencher un licenciement.