Attentat au couteau à la préfecture de Paris : Une enquête inédite au sein de la « maison » police

TERRORISME Jamais les policiers n’ont eu à enquêter sur un cas de terrorisme interne

Caroline Politi

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Un policier proche de la préfecture de police de Paris après l'attaque au couteau qui a eu lieu le 3 octobre 2019. (illustration)
Un policier proche de la préfecture de police de Paris après l'attaque au couteau qui a eu lieu le 3 octobre 2019. (illustration) — Bastien Louvet/SIPA
  • Mickaël Harpon a tué quatre fonctionnaires au sein de la préfecture et blessé grièvement une cinquième.
  • Trois services d’enquête spécialisés sont chargés d’enquêter sur l’attaque au sein de la préfecture de police de Paris.
  • Si le suspect y travaillait depuis une quinzaine d’années en tant qu’informaticien, les enquêteurs affirment travailler sur ce dossier de la même manière que sur n’importe quel autre.

De mémoire de policiers, l’affaire est inédite. Jamais l’un d’eux n’avait été soupçonné d’avoir perpétré une attaque terroriste. Jusqu’à jeudi. Dans l’enceinte même de la préfecture de police de Paris, Mickaël Harpon, 45 ans, a tué quatre fonctionnaires et grièvement blessé une cinquième avant d’être abattu dans la cour du bâtiment. Certes, le suspect n’appartenait pas précisément aux forces de l’ordre mais travaillait depuis quinze ans en tant qu’informaticien au sein de la direction du renseignement parisien (DRPP). « Les derniers cas de terrorisme interne doivent remonter à la guerre d’Algérie mais c’est incomparable », assure une source proche de l’affaire.

Dans la communication généralement millimétrée de ces attaques, celle-ci a détoné. L’empressement du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a affirmé qu’aucun signe de radicalisation n’avait été détecté avant de rétropédaler le lendemain, les vingt-quatre heures de réflexion du nouveau parquet national antiterroriste – le temps d’évaluer les premiers éléments du dossier – avant de se saisir des faits ont participé à créer un sentiment de flou. Enquête-t-on de la même manière lorsque le principal suspect est de la « maison » ?

« On oublie qu’il a fait partie de la maison »

« S’il y a eu des flottements, ce n’est qu’en matière de communication, assure une source proche de l’enquête. L’enquête, elle, se déroule exactement comme n’importe quelle enquête de ce type. » Preuve en est, quelques heures à peine après la tuerie, la femme du suspect était placée en garde à vue, longuement auditionnée, et son domicile perquisitionné. Ses lignes téléphoniques ont été épluchées, son entourage passé au crible. Comme dans tous les dossiers terroristes, en somme. « On oublie qu’il a fait partie de la maison, on voit ses actes, pas le rôle qu’il a occupé », insiste-t-elle.

Une centaine de témoins a également été auditionnée, à commencer par la hiérarchie de Mickaël Harpon, soupçonné d’avoir minimisé les signes de radicalisation. Françoise Bilancini, la directrice des renseignements parisiens, a longuement été entendue le jour des faits. Elle a reconnu, oralement et dans une note, que des éléments avaient été portés verbalement à la connaissance de la hiérarchie intermédiaire – notamment ses propos sur l’attentat de Charlie Hebdo ou des changements de comportement – mais que ces derniers n’avaient pas été jugés probants et portés à son dossier administratif. « Ceux qui nous accusent de vouloir protéger sa hiérarchie ne savent pas que des magistrats instructeurs supervisent l’enquête et qu’on ne fait donc pas ce qu’on veut », se défend une autre source policière.

Mickaël Harpon était habilité « secret-défense »

D’autant que dans cette enquête, les investigations ont été confiées à trois services spécialisés, l’un rattaché à la préfecture de police – la section antiterroriste de la brigade criminelle – les deux autres étant la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) et la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Quid de l’inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, généralement en charge des enquêtes « maison » ? « Dans ce type d’affaire, il faut une technicité que n’ont que des enquêteurs qui ont l’habitude de travailler sur cette matière, poursuit cette source. C’est comme un chirurgien qui n’opère jamais : il oublie la technique et n’est plus bon. Ici, c’est pareil : il faut avoir travaillé sur d’autres associations de malfaiteurs terroristes pour faire tenir la qualification. »

Reste l’une des principales difficultés de cette enquête, intimement liée au poste qu’occupait Mickaël Harpon. Cet informaticien était habilité « secret-défense » et avait donc accès à des dossiers hautement confidentiels. Or, une partie des enquêteurs n’a pas cette habilitation et ne peut donc pas consulter ces documents. « C’est ce qui pourrait ralentir le travail d’enquête, on doit vérifier s’il s’est ou non servi de ses accès pour ses activités terroristes. » Pour lever le secret-défense – totalement ou partiellement – une commission doit donc se réunir pour décider si certains éléments peuvent être mis au service des enquêteurs et si nécessaire versés au dossier. Or, cette procédure est rare et particulièrement encadrée.