Manifestation anti-PMA : « Il s’agissait plus d’un baroud d’honneur que d’une manifestation espérant le retrait du texte »

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Céline Béraud, directrice d’études de l’EHESS, sur le nombre de manifestants anti-PMA pour toutes ce dimanche

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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La manifestation anti-PMA pour toutes n'a pas eu le succès que la Manif pour tous
La manifestation anti-PMA pour toutes n'a pas eu le succès que la Manif pour tous — CEDRIC BUFKENS/SIPA
  • Dimanche, la manifestation anti-PMA pour toutes a réuni 74.500 personnes, selon le comptage d’un cabinet indépendant.
  • Un chiffre très loin des centaines de milliers de personnes mobilisées contre le mariage homosexuel en 2012-2013.
  • Céline Béraud, directrice d’étude de l’EHESS, explique les raisons de cette démobilisation.

600.000 personnes selon les organisateurs certes, mais seulement 42.000 à en croire la police et 74.500 d'après le comptage indépendant du cabinet Occurence. La manif anti- PMA pour toutes n’a pas rassemblé autant qu’a pu le faire la Manif pour tous en 2012 et 2013.

Quels facteurs peuvent expliquer cette mobilisation en berne par rapport aux manifestations contre le mariage homosexuel, pendant lesquelles les manifestants et manifestantes se comptaient en centaines de milliers ? Céline Béraud, directrice d’études de l’EHESS, spécialiste des questions de genre et de sexualité dans le catholicisme​ et autrice de Métamorphoses catholiques. Acteurs, enjeux et mobilisations depuis le mariage pour tous, explore de nombreux éléments de réponse.

Peut-on parler d’un réel échec pour cette manifestation anti-PMA pour toutes ?

Tout dépend de quel référentiel on se sert pour analyser le chiffre de mobilisation. Par rapport aux centaines de milliers de personnes qu’ont pu compter les manifestations pour tous de 2012-2013, le chiffre peut sembler très faible. Mais il y a eu d’autres mobilisations, la dernière en date datait d’octobre 2016 et comptait une trentaine de milliers de personnes. C’était l’étiage le plus bas de la Manif pour tous. Selon un comptage indépendant, ils étaient 75.000 ce dimanche. Cela reste une force de frappe dans la société.

Il y a néanmoins une baisse notable par rapport à 2012-2013. Quelle en est la raison ?

Il y a plusieurs raisons, externes comme internes. La PMA pour toutes est relativement bien perçue dans la société, il suffit de voir les sondages d’opinion à ce sujet, et il y a eu une libéralisation des opinions y compris chez les catholiques. Vivre dans une société si favorable à la PMA démobilise forcément certains qui se disent que le combat est perdu d’avance. Le sujet mobilise d’ailleurs si peu que ce dimanche, on avait déjà beaucoup de références à la GPA, alors que la GPA n’est pas prévue dans le projet de loi bioéthique.

Ensuite, les autorités catholiques se sont montrées beaucoup plus prudentes et se sont mises bien plus en retrait que lors du mariage pour tous. Il n’y a cette fois pas eu de relais des paroisses encourageant l’appel à la manifestation. Les autorités catholiques ont appelé les fidèles à se manifester, ce qui est beaucoup plus ambigu.

Elles ont bien vu la douleur que les positions fermes de la Manif pour tous avaient causée à certains catholiques, et n’ont pas voulu prendre autant parti que les années précédentes. Il y avait d’ailleurs seulement deux évêques ce dimanche, les plus conservateurs, alors que les hommes d’Église étaient beaucoup plus nombreux en 2012-2013.

On peut dire la même chose des hommes politiques, quasi invisibles ce dimanche. On était bien loin de Laurent Wauquiez en tête de manifestation. Au final, la manifestation a perdu ses relais d’il y a quelques années, ce qui explique ce chiffre beaucoup plus bas. Là où elle pouvait ramener des nouvelles personnes grâce à ces relais auparavant, dimanche il n’y avait que le noyau dur de la manifestation.

On a d’ailleurs senti un certain défaitisme dans les rangs des manifestants et manifestantes…

Malgré les mobilisations monstres de 2012-2013, le mariage pour tous est passé, et l’effondrement du monde, comme l’annonçaient certains, n’a pas eu lieu. Ce premier constat explique là aussi une diminution de leurs nombres. Surtout, la manifestation survient finalement très tard, la loi bioéthique arrive déjà au Sénat. Il est difficile à croire même pour eux que le texte ne passera pas… On peut expliquer une manifestation aussi en retard dans le calendrier politique par la peur pour les organisateurs d’avoir justement un échec de mobilisation. Même dans le trajet de la marche avec la rue Vaugirard qui est assez étroite ou l’occupation seulement de la moitié d’un boulevard, tout était fait pour créer un effet de masse et de ne pas paraître peu nombreux.

Cette paralysie pour lancer la mobilisation explique aussi l’étrange sentiment d’hier : peu de joie chez les manifestants et manifestantes, peu d’inventivité dans les slogans, peu d’animations… Il s’agissait plus d’un baroud d’honneur que d’une vraie manifestation espérant le retrait du texte. Il s’agissait pour eux et elles de dire « On est là, on existe toujours ».