Madeleines de Proust ou souvenirs amers… Pourquoi les photos de classe ne laissent pas indifférent

CHEEEEEESE En pleine période de pose dans les établissements, « 20 Minutes » s’interroge sur ce qu’évoquent pour nous les clichés du passé

Delphine Bancaud

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Une photo de classe.
Une photo de classe. — Pixabay
  • La photo de classe suscite souvent, chez celui qui la regarde, une nostalgie liée à l’idéalisation de son enfance.
  • Et l’attachement aux camarades et aux enseignants de l’époque, ravivé par l’image, donne parfois envie de les retrouver.
  • Mais ces clichés du passé font aussi parfois ressurgir des souvenirs douloureux que l’on avait refoulés.

Les couleurs ont parfois jauni, mais pas les souvenirs. Rituel de la rentrée, la photo de classe constitue un temps fort pour les élèves. Et quelques années plus tard, ces clichés ont parfois encore plus de valeur sentimentale à leurs yeux. Parce qu’ils leur permettent de se remémorer un ancien amoureux, des copains fabuleux, un prof préféré, une classe magique. Un paradis perdu évoqué par Valérie, qui a répondu à notre appel à témoins : « Mes photos préférées sont celles de la maternelle et de la primaire, période de totale insouciance, de bonheur, de liberté, de rêveries, de parties de billes interminables, d’heures de patins à roulettes… Et qui m’évoquent le plaisir des retrouvailles à la fin des vacances estivales, où chacun vivait avec les autres sans se soucier de son pays d’origine, de sa classe sociale, de sa religion. Quel bonheur de se replonger dedans ! J’ai gardé en mémoire les noms de presque tous mes camarades de classe, des maîtres et des maîtresses…. », raconte-t-elle.

Une nostalgie qui étreint aussi Ludivine : « Je regarde ces photos une fois par an. Elles me rappellent l’insouciance de mon enfance. Les souvenirs enfouis, les copains que j’ai perdus de vue. Quand je regarde Dany, je me demande ce qu’il est venu. Je me questionne sur ce que Kévin a pu accomplir… », s’interroge-t-elle. « Pour moi, ces photos évoquent les classes vertes à la campagne, au ski, les premiers amours, les premières sorties, les bêtises… J’ai aimé cette période de la primaire à la terminale, car j’ai beaucoup appris de mes camarades », témoigne un autre lecteur de 20 Minutes.

« Toutes les expériences initiales sont les plus marquantes »

« La photo de classe enclenche un processus de mémoire. Si celle-ci a sélectionné surtout des moments heureux, ces souvenirs vont immédiatement être réactivés. Et l’insouciance d’alors va être idéalisée, au regard de la charge mentale qui pèse sur l’adulte d’aujourd’hui », analyse Catherine Aimelet-Périssol, médecin et psychothérapeute spécialiste des émotions*. Quitte à faire ressurgir avec force les sentiments que l’on avait pour un ami, un amoureux ou un enseignant. « L’école est le premier théâtre social dans lequel les enfants pénètrent. Ce qui explique à quel point les enseignants et les camarades de l’époque ont pu le marquer », explique Florence Lautrédou, psychanalyste « C’est d’autant plus vrai que l’enfance et l’adolescence sont des périodes lors desquelles on a se crée beaucoup de fictions, qui participent à la construction de notre identité », complète Catherine Aimelet-Périssol.

Un attachement aux personnes clés de l’époque qui donne parfois envie de les retrouver, comme le constate Virginie Bapt, psychothérapeute et coach : « Ces photos constituent souvent le point de départ de groupes Facebook. Car nos anciens amis ne seront jamais totalement des inconnus, puisqu’on les a rencontrés enfant ». Un avis partagé par Catherine Aimelet-Périssol : « La motivation à perpétuer le lien avec les amis d’antan est souvent très forte, car on veut retrouver l’intensité des relations d’alors. Les premiers amis ou amours que l’on a eus apparaissent comme plus authentiques, moins compliquées », affirme-t-elle. C’est ce qui s’est passé pour Michèle : « J’ai regardé mes photos de lycée dernièrement et je viens de retrouver un camarade connu en 4e et perdu de vue après la terminale. Nous correspondons par mail depuis, en évoquant nos autres camarades présents sur nos photos ». Idem pour Valérie « Les réseaux sociaux m’ont permis de retrouver quelques amis et de pouvoir nous remémorer nos souvenirs communs, nos fous rires. »

L’envie de partager une partie de son histoire

Et ces souvenirs heureux, on a souvent envie de les partager avec ses proches, comme le constate Virginie Bapt. « Ce sont parfois les seules photos qui restent dans les familles et qui constituent des repères dans le temps qu’on a envie de transmettre ». C’est ce qu’a fait Valérie : « J’ai montré mes photos de classe à mes petits-enfants, qui les ont appréciés et ont posé beaucoup de questions : " Que faisais-tu à l’école ?", " Comment s’appelaient tes maîtresses ? ", " Aimais-tu l’école ? "… », raconte-t-elle. Un partage apprécié aussi par Ludivine : « C’est aussi parfois l’occasion de rire de nos fringues d’antan, de nos coiffures et de les montrer à nos nouveaux amis en leur faisant deviner : " Où suis-je ? " ».

« L’image fait parfois ressurgir des souvenirs douloureux »

Mais les photos de classe sont loin de susciter des images idylliques à chaque ancien élève qui sommeille en nous. « Certaines personnes ne les regardent pas, car elles apparaissent comme les témoins d’une période douloureuse lors de laquelle l’élève a été harcelé, s’est senti seul, a souffert de la séparation de ses parents… La réactivation de ces souvenirs est une épreuve », constate Catherine Aimelet-Périssol. « L’image fait parfois ressurgir des souvenirs qu’on avait refoulés, car ils étaient trop douloureux. Et l’enfant étant presque vierge d’empreintes émotionnelles, les premières trahisons, les premières humiliations ont été vécues avec d’autant plus d’intensité », poursuit Florence Lautrédou.

C’est le cas pour Laurie, qui a tendance à fuir ces clichés du passé : « Ça me rappelle qu’à l’époque, je me sentais déjà à l’écart des autres. Je suis sur la photo et pourtant, c’est comme si je n’y étais pas. Ou que j’étais seule sur une île déserte. Elles sont toutes dans un carton, mais je n’ai jamais ressenti le besoin de les ressortir. Je me rappelle des noms de mes camarades, un peu moins des visages. Sauf quelques-uns, mais pas forcément pour des raisons joyeuses. » Idem pour Gaelle : « J’ai conservé ces photos avec une certaine amertume, en ayant soigneusement évité de les regarder pendant quelques années. Elles me rappelaient le harcèlement quotidien, les insultes, le calvaire vécu au cours de ces années sans recevoir le moindre soutien des surveillants/CPE des établissements scolaires en question. Avec le temps, j’ai cessé d’en avoir peur et désormais, elles apparaissent comme une leçon de vie. »

« Elles permettent à chacun de se réapproprier sa construction identitaire »

Cette plongée dans le passé invite aussi à s’interroger sur le présent. « Supports de mémoire, les photos de classe permettent à chacun de se réapproprier sa construction identitaire », explique Catherine Aimelet-PérissolEt Virginie Bapt de renchérir : « Les photos de classe renvoient à ce que l’on est aujourd’hui, et c’est d’ailleurs pour ça qu’elles sont parfois utilisées en thérapie. Car elles servent de support pour s’interroger sur qui on est devenu par rapport à l’enfant que l’on était. A-t-on exaucé tous ses rêves ? ».

* Ma bible des émotions, de Catherine Aimelet-Périssol et Aurore Aimelet, éditions Leducs, 2019, 23 euros.