Hausse des suicides, management défaillant… Pourquoi les policiers manifestent-ils ce mercredi à Paris ?

SOCIAL L’ensemble des organisations syndicales de la police appellent les agents à battre le pavé ce mercredi pour exprimer leur « colère »  

Thibaut Chevillard

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Manifestation de policiers à Rennes le 18 mai 2016
Manifestation de policiers à Rennes le 18 mai 2016 — DAMIEN MEYER AFP
  • Une vingtaine d’organisations syndicales appellent les policiers à se mobiliser ce mercredi à Paris pour exprimer leur colère.
  • Depuis le début de l’année, 50 fonctionnaires se sont donné la mort. Pour les syndicats, il existe un lien entre la hausse du nombre de suicide dans les rangs policiers et leurs conditions de travail.
  • Les syndicats veulent donc mettre la pression sur l’exécutif avant la réforme des retraites et la future loi de programmation des forces de sécurité intérieure.

La liste macabre ne cesse de s’allonger. Le 19 septembre dernier, un brigadier de 45 ans, affecté au poste de police de Louvroil (Nord), s'est donné la mort avec son arme de service sur son lieu de travail. Cet homme, marié et père de famille, est le 50e policier à se suicider depuis de début de l’année, contre 35 en 2018. David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, voit dans cette hausse inédite « l’une des conséquences d’une police qui ne va pas bien ». Si les causes du passage à l’acte sont multiples, le responsable syndical estime qu’il y a « un lien avec les conditions de travail des agents, avec la façon dont ils sont considérés par l’administration ».

Alors que le malaise est grandissant au sein de l’institution policière, l’ensemble des organisations syndicales appellent les fonctionnaires à manifester ce mercredi à 12h30, entre la place de la Bastille et la place de la République, pour exprimer leur « colère ». Du jamais vu depuis 2001. A l’époque, les agents s’étaient mobilisés après le meurtre de deux policiers au Plessis-Trévise (Val-de-Marne) par un braqueur récidiviste. « Cette fois, le contexte est différent, il n’y a pas de fait divers déclencheur, c’est un mouvement qui exprime une colère profonde. Ça vient de loin », poursuit le commissaire Le Bars.

« Plan d’urgence pour la sécurité »

Pour lutter contre cette inquiétante hausse des suicides, le ministre de l’Intérieur a bien annoncé, au début du mois, la mise en place d'un numéro vert destiné aux agents en souffrance. Christophe Castaner a aussi rouvert le délicat dossier des cycles de travail. « Il arrive trop souvent que certains de nos policières et de nos policiers n’aient qu’un week-end sur six à partager avec leur famille. Nous avons négocié, sous l’autorité du DGPN, une expérimentation qui permettra que chaque policier ait un week-end de trois jours tous les deux week-ends », a-t-il rappelé vendredi dernier lors d’un séminaire à Metz sur la prévention du suicide, rapporte France Bleu.

Mais pour les syndicats, le gouvernement, s’il devait prendre ces mesures, doit aller plus loin. « Ça fait des années qu’on demande un vrai plan pour éviter que le nombre de suicides soit aussi important », s’agace Frédéric Lagache, délégué général d’Alliance. « Pour éviter les passages à l’acte, il faut que les policiers se sentent bien dans leur milieu professionnel. L’administration a donc le devoir d’améliorer les conditions de travail des fonctionnaires », ajoute-t-il. Cela commence évidemment par les moyens matériels dont ils disposent. Il y a « ces véhicules pourris qui ont dépassé pour certains les 180.000 km », les commissariats qui se trouvent « dans un état de délabrement impensable », les « petits matériels de protection » qui font cruellement défaut, énumère le syndicaliste plaidant pour le lancement d’un « plan d’urgence pour la sécurité ».

Une « réforme en profondeur » de l’institution

Mais le malaise policier ne se résume pas qu’à un simple manque de moyens. Parmi les autres griefs dénoncés par les syndicats, il y a cette procédure pénale, toujours trop lourde, les problèmes de management rencontrés dans les services, l’isolement des jeunes policiers affectés loin de chez eux, les accusations de violences policières, le manque de considération, les missions périphériques. « Les gens sont débordés de boulot au point qu’ils n’en voient pas le bout. On leur demande ensuite, le samedi, d’aller lutter contre les extrémistes et on ne les protège pas quand ils sont traînés au tribunal ou affichés dans les médias », regrette David Le Bars qui demande une « réforme en profondeur » de l’institution.

Les syndicats entendent également mettre la pression sur le gouvernement avant la réforme des retraites. Certaines propositions du rapport Delevoye les inquiètent particulièrement. Si le principe de droit au départ anticipé est maintenu, il ne le serait plus pour tous les policiers en fonction de leurs missions. « Un policier de 65 ans ne peut pas être efficace sur la voie publique », estime le secrétaire général du SCPN. Surtout, il redoute ainsi la mise en place d’une police « à deux vitesses ».

Un autre rendez-vous fixé

Bien conscientes que Christophe Castaner ne tient pas les cordons de la bourse, les organisations syndicales s’adressent donc cette fois directement au président de la République. D’autant que le ministre de l’Intérieur a déjà signé un coûteux protocole de revalorisation salariale en décembre 2018. Afin de maintenir la pression sur l’exécutif, elles se sont même déjà fixé un nouveau rendez-vous. « Je n’ai pas l’impression qu’ils prennent la mesure de notre ras-le-bol, observe Frédéric Lagache. Ils ont intérêt à faire gaffe sinon on passera sans doute à d’autres types d’action. »