Jeux sexualisés, agressions, viols… Pourquoi de telles dérives lors des week-ends d’intégration ?

ENSEIGNEMENT SUPERIEUR Une campagne pour stopper les violences sexuelles lors de ces évènements a été lancée ce mardi

Delphine Bancaud

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Illustration de soirée étudiante.
Illustration de soirée étudiante. — Pixabay
  • Le Collectif féministe contre le viol (CFCV) a lancé une campagne de sensibilisation et de prévention en partenariat avec l’école e-artsup et Ionis Education ce mardi.
  • L’alcool et l’isolement du lieu sont instrumentalisés par les agresseurs.
  • Le ministère de l’Enseignement supérieur a édicté une charte en 2017 pour encadrer ce genre d’évènements, mais il faudrait impliquer encore davantage les écoles pour qu’elles nomment des référents sur la question des violences sexuelles et qu’elles soient intraitables avec les étudiants coupables de tels agissements.

Un jeu où si tu perds, tu dois montrer tes seins. Un autre où il faut se passer un gode de bouche en bouche ou mimer une fellation. Ou un défilé des étudiants en sous-vêtements. Sous couvert de rites initiatiques et de grosse déconnade, les week-ends d’intégration dans les grandes écoles et les universités sont parfois des occasions de dépasser les limites de la décence, voire, pour certains élèves, de se muer en agresseurs sexuels.

D’où l’urgence pour le Collectif féministe contre le viol (CFCV) de lancer une campagne de sensibilisation et de prévention en partenariat avec l’école e-artsup et Ionis Education ce mardi. « Il faut rappeler que 68.000 femmes et 45.000 hommes déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel dans le cadre de leurs études au cours des douze derniers mois, selon l’enquête Virage 2015. Concernant les hommes, les étudiants homosexuels sont plus agressés que les autres », indique le docteur Gilles Lazimi, coordonnateur de la campagne. « Et parmi les appels traités à la permanence "viols femmes informations" sur les cinq dernières années, près de 90 témoignages font part de violences sexuelles commises lors de soirée étudiante et/ou de week-end d’intégration. Et 49 concernent des viols, dont 7 en réunion », complète Emmanuelle Piet, présidente du CFCV.

« Ils se vengent sur les novices des affronts qu’ils ont subis »

Si les week-ends d’intégration sont le théâtre de telles dérives, c’est d’abord parce qu’ils ont lieu en dehors des établissements (campings, châteaux, gîtes…), généralement sans présence d’encadrant de l’école : « Les participants ont l’impression de ne pas pouvoir s’échapper. Et ce sentiment d’isolement participe à la stratégie de l’agresseur », analyse Gilles Lazimi. L’alcool coulant souvent à outrance est un facteur aggravant : « Il désinhibe les agresseurs, qui planifient des humiliations à connotations sexuelles », souligne Emmanuelle Piet. Des agresseurs qui reproduisent bien souvent des situations qu’ils ont vécues eux-mêmes lorsqu’ils étaient néoétudiants : « Ils se vengent sur les novices des affronts qu’ils ont subis », explique Gilles Lazimi. Et dans les cas les pires, la volonté de rabaisser l’autre peut aller jusqu’au viol : « Les agresseurs sont très conscients du non-consentement de leur victime et c’est même ça qui les fait bander », lance Emmanuelle Piet.

Quant aux victimes, elles ont bien souvent du mal à réagir. Le fait de refuser d’exécuter un jeu sexualisé les expose à des moqueries, voire à des insultes. Et celles qui subissent des agressions sexuelles ou des viols sont bien souvent pétrifiées et gardent le silence : « Les victimes ont trop de mal à parler de ce qu’elles ont subi, car elles savent qu’elles vont devoir croiser leur agresseur pendant plusieurs années d’études », constate Emmanuelle Piet.

Une charte ministérielle pour encadrer ces événements

Un silence qui n’est pas compensé par la parole des autres étudiants, qui sont rares à dénoncer les violences sexuelles lors des week-ends d’intégration. Et les écoles ont encore trop tendance à passer ces actes sous silence. « Ce n’est pas bon pour leur réputation », insiste Emmanuelle Piet.

Bien conscient du problème, le ministère de l’Enseignement supérieur, interrogé par 20 Minutes, explique qu’il a mis en œuvre  une charte relative à l’organisation des événements festifs  en 2017, qui a été signée par moult universités, grandes écoles et associations étudiantes. Celle-ci invite les organisateurs d’événements festifs étudiants à remplir un document précisant le programme, le budget, les « risques accidentels liés au lieu » et la quantité d’alcool prévue. Le ministère a aussi dédié un site Internet aux soirées étudiantes qui rappelle la réglementation en vigueur, la loi de 1998 sur le bizutage et les numéros d’appels à l’aide en cas de violence sexuelle.

Sanctionner les agresseurs et le faire savoir

Mais pour Gilles Lazimi, il faut aller encore plus loin dans la mobilisation des écoles sur le sujet : « Il faut nommer des personnes référentes - un étudiant ou un membre de l’équipe pédagogique – dans la lutte contre les violences sexuelles et le faire savoir pour qu’elles soient repérables par les victimes lors de ces week-ends d’intégration. Les établissements doivent aussi rappeler à leurs étudiants qu’ils ne peuvent pas avoir de relations sexuelles avec une personne qui a bu et n’est pas capable de donner son consentement ». Et selon Emmanuelle Piet, les écoles et universités doivent aussi être intraitables avec les coupables de violences sexuelles : « En cas d’agression, l’école doit impérativement prendre des mesures et communiquer sur les sanctions. » Quel qu’en soit le coût pour son image.