VIDEO. Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen : Quels sont les risques et quelles sont les précautions à prendre ?

POLLUTION Quatre jours après l’incendie qui a ravagé l’usine Lubrizol à Rouen, les premiers résultats n’ont pas calmé les doutes et inquiétudes des Rouennais

Oihana Gabriel

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La fumée noire a envahi Rouen après qu'un incendie a revagé l'usine Lubrizol dans la nuit de mercredi à jeudi 26 septembre 2019.
La fumée noire a envahi Rouen après qu'un incendie a revagé l'usine Lubrizol dans la nuit de mercredi à jeudi 26 septembre 2019. — Stephanie Peron/AP/SIPA
  • Jeudi, un nuage noir a envahi Rouen après un incendie qui a ravagé l’usine Lubrizol, classée Seveso seuil haut, qui produit, notamment des additifs pour l’huile.
  • Samedi, le préfet de Normandie a évoqué une « catastrophe majeure », mais assuré que les analyses de l’air montraient une qualité habituelle.
  • Pour autant les habitants restent très inquiets. Certains de nos internautes, qui vivent à Roue ou aux alentours, ont partagé leurs doutes.
  • Si les données sont encore très parcellaires, deux médecins listent les bons réflexes à prendre face à cette pollution hors-norme.

Scepticisme et questions en suspens. A Rouen, les habitants s’interrogent toujours sur les conséquences sanitaires à court et long terme de l’incendie de l’usine chimique Lubrizol, classée Seveso. Samedi, le préfet de Normandie a tenté de rassurer les populations. Si Pierre-Henri Durand parle de « catastrophe majeure », il évoque « un état habituel de la qualité de l’air sur le plan sanitaire à l’exception de la mesure effectuée sur le site de Lubrizol pour ce qui concerne le benzène ». Tous les premiers résultats des analyses sont accessibles sur le site de la préfecture.

Dimanche, c’était au tour du Premier ministre d’assurer que « l’engagement du gouvernement est de répondre à toutes les questions et de faire la transparence totale » après l’incendie à Rouen. Si l’on en sait encore très peu sur les conséquences sanitaires d’un tel accident, des médecins et les autorités de santé rappellent quelques bons réflexes à prendre pour les habitants de Rouen et des environs.

Quels sont les risques à court terme ?

« Les premiers résultats sont pour l’heure rassurants, nuance Jean-Philippe Santoni, pneumologue à la Fondation du souffle. Il n’y a pas lieu de se ruer dans les services d’urgence. » Quels sont les risques sanitaires ? « Des irritations de l’arbre respiratoire [nez, bronches, poumons…] et des yeux », répond le pneumologue. Si ces gênes sont limitées et de courte durée, un peu de sérum physiologique dans les yeux peut soulager. « En revanche si vous faites une crise d’asthme sévère ou un malaise, direction les urgences », avertit Pierrick Hordé, allergologue et directeur du magazine Particulier santé. Les risques ne sont pas les mêmes pour tout le monde, rappellent ces deux spécialistes. Les populations les plus sensibles, femmes enceintes, jeunes enfants, personnes âgées, patients atteints de maladies cardio-vasculaires et asthmatiques doivent donc redoubler de vigilance. « Le mot-clef, c’est la prudence, reprend Pierrick Hordé. Tant que le gouvernement n’aura pas dit “quittez Rouen”, il n’y a pas de nécessité de quitter la ville. En revanche, il ne faut pas hésiter à contacter son médecin traitant si une toux ou des nausées persistent plusieurs jours après l’incendie. »

Cet incendie ne semble pas avoir créé pour autant une angoisse généralisée. Au total, 51 personnes ont consulté les établissements de santé rouennais jeudi et vendredi matin à cause de l’incendie, dont cinq, des adultes qui avaient déjà des pathologies respiratoires auparavant, ont été hospitalisés, a indiqué vendredi midi le Samu. « La météo est plutôt rassurante », assure Jean-Philippe Santoni, pneumologue. En effet, la pluie de ce dimanche limite le risque de production d’ozone atmosphérique, ce gaz irritant pour le nez, sinus et bronches qui se fabrique à partir des ultraviolets (donc du soleil). « Et les particules vont retomber au sol, reprend le pneumologue. C’est rassurant pour l’air, moins pour la contamination des sols », reconnaît le pneumologue.

Et à long terme ?

Il est bien trop tôt pour imaginer quels seront les effets à long terme de cette pollution extrême. « Il est pour le moment très difficile de se projeter dans les mois à venir, complète Pierrick Hordé, allergologue. Ce qui est certain c’est que les risques sur l’appareil respiratoire sembleraient plus importants. » D’autres s’inquiètent d’un risque accru de cancer pour les habitants de Rouen. « Ce nuage qui est passé au-dessus de Rouen est chargé en poussière hautement toxique au minimum cancérogène », a déclaré Annie Thébaud Mony, directrice de recherche honoraire à l’Inserm à l’AFP.

« Le préfet ne ment pas quand il dit qu’il n’y a pas de toxicité aiguë du nuage, mais il ne peut écarter la toxicité à long terme », soulignant que le risque cancérogène existe même pour une exposition de courte durée. D’autant que les premiers résultats de la préfecture confirment la présence d’amiante dans la toiture de l’usine partie en fumée. Une donnée très préoccupante : respirer des fibres d’amiante peuvent déclencher un cancer de la plèvre de dix à trente ans après l’exposition… La préfecture a précisé tout de même qu’« un programme de mesures de fibres dans l’air a été engagé dans le site et dans un rayon de 300 mètres.

Des premiers résultats seront disponibles à compter de mardi. Des analyses complémentaires seront également menées au-delà des 300 mètres. Le retour d’expérience sur ce genre de sinistre, notamment récemment au sein de l’entreprise SAIPOL, montre que le risque de dispersion de fibre est limité par l’effondrement rapide de la toiture. »

Quelles précautions ?

Porter un masque est-il recommandé ? « Les masques de cyclistes sont pour la plupart inutiles, rétorque Jean-Philippe Santoni. Ils ne filtrent pas les gaz, ils finissent par s’humidifier et à être contaminés par les bactéries… Il n’y a que des masques isolants, dont bénéficient les pompiers, qui protègent réellement. Mais ils sont volumineux, peu pratiques, chers et rares sur le marché. » Compliqué, donc.

En revanche, les habitants de Rouen sont appelés à prendre d’autres bons réflexes. Tout d’abord, l’information s’avère primordiale. La préfecture a publié un nouveau communiqué ce dimanche, appelant les habitants à signaler auprès de la gendarmerie, police ou pompiers la présence de retombées sous forme de suie. « On n’a pas toutes les réponses encore, reconnaît de son côté l’allergologue Pierrick Hordé. Mais il faut savoir raison garder et rester informé. »

Côté ménage, l’ARS Normandie précise qu’il faut nettoyer la suie sur les vitres et meubles avec des gants, en évitant aspirateur, balai et nettoyeur à haute pression qui risquent de remettre en suspension les particules. Si certains ont touché ces suies, il faut bien se nettoyer les mains avec du savon. Mais aussi faire attention aux doudous et jouets des enfants, qui peuvent se refaire une beauté pour éviter que les plus jeunes ne portent à la bouche ces objets contaminés. Peut-on boire l’eau du robinet ? Oui, répond l’ARS, qui rappelle dans ce communiqué que l’eau distribuée ne vient pas de la Seine. Et que l’eau qui provient des nappes phréatiques fera l’objet d’un contrôle renforcé. En revanche, si vous disposez d’un potager individuel, il faut absolument jeter les fruits et légumes qui pourraient être souillés. Tout comme l’eau de pluie qui a pu, depuis jeudi, être contaminée par les suies.

Autre précaution à prendre, « il ne faut pas se rendre dans les zones de retombées de cendres, à proximité de l’incendie, conseille Jean-Philippe Simoni. Et surtout ne pas y avoir des activités qui conduisent à une augmentation de la ventilation : faire du vélo ou de la course à pied. » Car les sportifs risquent de respirer des composés organiques volatiles dangereux pour leur santé.