Des policiers sont-ils vraiment « infiltrés » dans les manifestations ? Retour sur une accusation récurrente

FAKE OFF Un collectif de policiers affirme avoir « toujours eu des effectifs infiltrés parmi les manifestants »

Alexis Orsini

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Un brassard de la police, à Paris, en septembre 2019.
Un brassard de la police, à Paris, en septembre 2019. — Tristan Reynaud/SIPA
  • Une rumeur insistante affirme que des policiers s’infiltrent dans les manifestations pour pousser les manifestants aux violences ou provoquer eux-mêmes directement de la casse.
  • Cette accusation de longue de date a connu un regain de notoriété ces derniers mois, au gré des mobilisations de « gilets jaunes ».
  • La police a-t-elle « toujours eu des effectifs infiltrés parmi les manifestants », comme l’affirme un collectif ? 20 Minutes fait le point.

« Nous avons toujours eu des effectifs infiltrés parmi les manifestants, ce qui a déjà été dit par le ministère. Y compris chez les [Black blocs], qui entre nous n’y voient aucun inconvénient… A méditer. Ce ne sont en aucun cas des pseudo [Black blocs] chargés de semer des troubles supplémentaires ! »

Le commentaire, rédigé par la page Facebook du Collectif autonome des policiers Ile-de-France (CAP IDF) en réponse à l’un de ses propres posts, n’a pas manqué d’étonner certains « gilets jaunes ». Dont l’une des figures les plus médiatiques du mouvement, Maxime « Fly Rider » Nicolle, qui a relayé une capture d’écran de ce message sur Twitter : « Donc on récapitule : la police est en civil, soi-disant sans signes distinctifs légaux dans les manifs. [Elle] est au milieu des black blocs, avec leur consentement soi-disant… donc ils ne peuvent pas les arrêter avant si on part du principe que ce seraient eux les casseurs ? »

A défaut d’être nouveaux, ces soupçons autour de « policiers casseurs » ou « infiltrés » en vue d’inciter les manifestants aux violences, ont connu un regain de popularité ces derniers mois, à la faveur d’images accusatrices partagées après certains actes des « gilets jaunes ».

FAKE OFF

Si le CAP IDF n’a pas donné suite aux sollicitations de 20 Minutes, le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) nous affirme : « Les policiers ne sont pas "infiltrés" dans les manifestations, mais certains peuvent être présents en civil. »

« Il s’agit soit d’agents des renseignements territoriaux, présents aux abords pour effectuer le comptage des manifestants et observer l’ambiance, soit de membres de la Brigade anti-criminalité (Bac), dont le but n’est pas de s’infiltrer ou de faire de la provocation mais au contraire d’exfiltrer les éléments perturbateurs, », poursuit le Sicop.

En mars 2019, à Montpellier, des policiers en civil avaient pourtant revêtu des « gilets jaunes » afin d’arrêter un manifestant. Une tactique que la police présentait alors comme « un dispositif policier ordinaire dans le cadre d’une enquête judiciaire pour l’interpellation du présumé auteur de multiples dégradations. »

Un brassard sorti « au dernier moment »

En 2010, dans un article de blog – vers lequel il nous renvoie aujourd’hui –, le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et auteur de Sociologie de la délinquance (Armand Colin, 2018), notait : « On comprend que le but de l’infiltration n’est pas principalement d’arrêter les méchants casseurs afin de protéger les gentils manifestants, comme le prétend la Com' gouvernementale sur un mode quelque peu "bisounours" […] Il n’est pas non plus – sauf dérive locale théoriquement possible mais concrètement improbable – de transformer les policiers en casseurs afin de faire volontairement dégénérer les manifestations et ainsi justifier une répression machiavéliquement prévue d’avance. »

« En réalité, le but principal de l’infiltration des manifestations est autre : il est d’abord de surveiller et faire du renseignement, ensuite parfois d’interpeller des leaders ou des meneurs pour maîtriser davantage la situation, diminuer éventuellement l’intensité de la manifestation et contrôler en particulier le moment toujours délicat de la dispersion à la fin d’une manifestation (moment où les services d’ordre plus ou moins bien organisés des syndicats ne sont plus là) », poursuivait le spécialiste.

« Les membres de la Bac sortent forcément leur brassard au dernier moment, sinon ça n’a pas d’intérêt d’être en civil », précise enfin le Sicop, tout en expliquant la potentielle présence de certains agents des renseignements territoriaux au cœur des manifestations plutôt qu’en périphérie des évènements par des imprévus : « Ça signifie qu’ils ont été repérés par les manifestants et apostrophés ».