PMA pour toutes : Marie-Clémence, catholique et homosexuelle, raconte son parcours et sa vision de la Manif pour tous

PORTRAIT Alors que la Manif pour tous tente de se remobiliser contre la PMA pour toutes, Marie-Clémence Bordet-Nicaise, homosexuelle et née dans une famille bourgeoise et catholique, dévoile son parcours, mais aussi ses craintes

Oihana Gabriel
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Marie-Clémence Bordet Nicaise
Marie-Clémence Bordet Nicaise — MC Bordet Nicaise
  • Marie-Clémence Bordet-Nicaise, 32 ans, raconte sur son blog et dans un livre son histoire d’amour, laquelle a bousculé sa famille.
  • Née dans une famille catholique et bourgeoise, elle est tombée amoureuse d’une femme et a petit à petit réussi à faire accepter son couple, puis son mariage, et enfin sa PMA.
  • Alors que la Manif pour tous, rebpatisée Marchons enfants, prévoit un rassemblement contre la PMA pour toutes dimanche, elle nous raconte ses craintes et ses espoirs.

« Tout était tellement tracé », écrit Marie-Clémence Bordet-Nicaise dans On ne choisit pas qui on aime*. Sauf que cette femme de 32 ans, née en Bourgogne dans une famille nombreuse, catholique et bourgeoise, et qui était en couple avec un garçon depuis cinq ans, a dévié du chemin. Tombée amoureuse à 22 ans d’Aurore, Marie-Clémence a choisi de construire une famille avec elle, en dépit des réticences d’une partie de ses proches. Elle retrace dans ce livre son histoire d’amour longue de dix ans, sa douleur face à la Manif pour tous, son mariage heureux et caché à ses grands-parents, sa PMA en Espagne… Un témoignage fort et nuancé alors que le débat sur la PMA pour toutes fait craindre à certains que la France ne se divise à nouveau.

Choc, rejet et soutien

Si le soutien de ses amis a été immédiat, sa mère a mis des années avant d’accepter que sa fille soit homosexuelle. « Le plus dur, c’est de faire le deuil du regard que mes parents pouvaient avoir sur moi, confie-t-elle. Je ne peux pas changer qui je suis. Mais c’était évident de privilégier ma relation amoureuse au qu’en-dira-t-on ?. » Pas à pas, Marie-Clémence construit sa famille comme elle le souhaite, avec quelques obstacles mais un « happy end ». Mais il a fallu attendre des années pour qu’Aurore et Marie-Clémence puissent s’afficher comme un couple aux réunions de famille et autres mariages. «J'étais l'impair», résume cette dernière. Voilà pourquoi sa petite sœur, Claire-Amandine Bordet, fait ce geste fort. Pour son mariage, elle demande à Aurore d’être sa témoin. « C’était impensable qu’elle ne soit pas là, assure Claire-Amandine. Je crois que c’est arrivé au bon moment, le cheminement avait été fait du côté de mes parents. » Pour la première fois, Aurore figure sur la photo de famille, et non en tant que témoin, mais en tant que compagne de Marie-Clémence.

« On la savait battante, mais je ne pensais pas à ce point-là, admire sa petite sœur. Car cela a été vraiment dur. Quand on connaît le contexte social dans lequel on a grandi, on peut comprendre les réticences de mes parents. Mais ça a pris beaucoup de temps… » Car Marie-Clémence doit affronter le rejet et les mots durs de ses grands-parents. « Il y a une vraie question de génération, analyse-t-elle. Pour mes parents, un homosexuel avait forcément vécu un traumatisme dans l’enfance. Et ne pouvait ni se marier, ni avoir des enfants. Mon père m’a répondu dès mon annonce : « Tu ne pourras jamais être mère ». Pour mes grands-parents, c’est beaucoup plus lié à la religion, j’avais cédé au Mal. Alors que je considère qu’on ne choisit pas de qui on tombe amoureux. »

Du pacs à la PMA

Marie-Clémence souhaite cocher toutes les cases de l’engagement. Pacs, mariage, puis PMA. « Etre dans le moule, ça me rassurait et ça nous protégeait légalement. » Même s’il faut surmonter quelques obstacles pour que la famille soit reconnue comme telle. Après deux inséminations artificielles dans une clinique de Saint-Sébastien, en Espagne, et son lot de piqûres et d’attente, elle est enceinte.

En juillet 2018, leur fille Charlie naît. Mais aux yeux de l’Etat, Aurore n’a aucun droit sur sa fille. Elle doit donc l’adopter de façon plénière. Le 17 mai 2019, c’est chose faite. « C’est symbolique, mais fondamental. D’ailleurs, Charlie a nos deux noms », reprend Marie-Clémence. Cette reconnaissance protège aussi la deuxième mère. « Dès l’accouchement, j’avais cette angoisse : si je meurs, Aurore n’aura pas le droit d’élever notre fille. »



« L’Eglise transmet tellement de valeurs positives »

Marie-Clémence raconte sur son blog, comme dans son livre, comment elle a vécu de l’intérieur la Manif pour tous, en 2012 et 2013. Comment elle écarquille les yeux devant sa télévision en découvrant qu’une partie de sa famille (élargie) manifeste. « Je me suis sentie rejetée par mon propre nid, avoue-t-elle. Eux n’en avaient pas conscience. Ils nous acceptaient, Aurore et moi. Mais n’arrivaient pas à associer les idées théoriques et notre réalité. »

Une période douloureuse. « C’était à la fois violent, prétentieux et hypocrite, tempête-t-elle. En connaissant les coulisses de ces familles pleines de secrets, je savais qu’ils n’étaient pas meilleurs que les autres. » Pour elle, l’image de l’Église, qui a bercé les prières du soir et les messes du dimanche, a été abîmée. « L’Eglise transmet tellement de valeurs positives : l’amour de son prochain, le soutien. » Même déception du côté de sa sœur. « Les catholiques se revendiquent charitables, mais ce mouvement a montré un visage intolérant et communautariste. »

Le retour de la Manif pour tous ?

Alors, le rassemblement de la Manif pour tous nouvelle version, prévu dimanche, le 6 octobre, ravive quelques craintes. « Cela me rappelle de mauvais souvenirs, avoue Marie-Clémence. Je suis terriblement triste pour les jeunes homosexuels qui rêveraient de faire leur coming out, les couples de femmes qui n’ont pas les moyens de faire une PMA à l’étranger, toutes ces familles qui ont besoin de reconnaissance. »

« J’ai peur que ça soit plus difficile encore, car la PMA touche à la transmission, renchérit Claire Amandine, qui travaille dans une école privée. Il faudrait que les gens soient plus informés. Pour en avoir discuté, les gens ne savent pas de quoi on parle, ils associent PMA et GPA. »

Mais Marie-Clémence se montre plus optimiste : « Je crois que beaucoup moins de gens vont se mobiliser. Les Français sont plus favorables à la PMA pour toutes qu’ils ne l’étaient au Mariage pour tous. » Elle avance aussi des raisons personnelles. « Je l’aborde différemment, car j’ai pu fonder ma famille, donc je n’attends rien de cette loi. » Si Aurore et Marie-Clémence projettent d’avoir un deuxième enfant, elles n’hésiteront pas à reprendre la route de Saint-Sébastien. « Nous n’avons pas envie d’être dépendantes de ce texte de loi », insiste-t-elle.

Militer de façon douce

« Pour moi, la PMA pour toutes est une suite logique de la loi de 2013, reprend la trentenaire. Elle donnait le droit de se marier, mais pas de fonder une famille. » Si elle ne milite pas dans une association, ne poste pas sur des forums, Marie-Clémence espère faire avancer le dialogue et la tolérance. Notamment via ce récit et son blog. « Mon but, c’est de montrer que les choses peuvent être plus nuancées que ce qu’on a pu entendre. J’espère que des lecteurs LGBT y découvrent qu’il y a un panel d’émotions et de réactions variées. Ce n’est pas parce qu’on est catho qu’on est homophobe. Ce n’est pas parce qu’on est homo qu’on va uniquement fréquenter des bars gays non plus. Ma famille est toujours aussi pratiquante, mais ils ont une fille homosexuelle et une petite fille née d’une PMA. »

Un bébé d’un an baptisé dans la foi catholique cet été. « Je ne me sens plus vraiment appartenir à l’Église, mais j’avais envie de le faire parce que c’était important pour ma famille. Et puis j’ai toujours envie de bousculer les choses, admet Marie-Clémence. Rayer le mot « père » et marquer « mère » deux fois sur le certificat de baptême, c’est par là que commence le changement. » Une révolution sociétale qui peut se faire sans heurt ? « Sur mon compte Instagram, j’ai reçu des messages de personnes de la Manif pour tous qui avaient lu mon livre et qui regrettaient aujourd’hui d’avoir manifesté en 2013. »

* On ne choisit pas qui on aime, Flammarion, mai 2019, 19 €.