Un agriculteur et sa vache.
Un agriculteur et sa vache. — Pixabay

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« Au nom de la terre » : Comment les agriculteurs perçoivent les films qui peignent leurs difficultés

Ces dernières années, de nombreux longs-métrages sur la ruralité ont dressé un tableau sombre des conditions de vie des éleveurs et producteurs

  • « Petit paysan », « Normandie Nue », « Roxane », « Ce qui nous lie », « La vie moderne », et « Au nom de la terre » ce mercredi… Une nuée de films récents s’intéressent à la vie des agriculteurs.
  • Des longs-métrages plutôt bien accueillis par le grand public et les principaux intéressés, qui y voient une reconnaissance de leur travail et de la dureté de leurs conditions d’exercice.
  • Mais ces films ultraréalistes peuvent aussi être perçus comme trop pessimistes et faire craindre aux agriculteurs qu’ils contribuent à dissuader des vocations.

L’inspiration est dans le pré. Ces dernières années, le monde rural a été le décor de nombreux films, à l’instar d’Au nom de la terre, qui sort ce mercredi au cinéma. Petit paysan, Normandie Nue, Roxane, Ce qui nous lie, La vie moderne… Une avalanche de longs-métrages qui n’étonne pas Sébastien Gouttebel, maire de Murol (Puy-de-Dôme) et président de l’association des maires ruraux du Puy-de-Dôme : « 80 % du territoire français est rural, ce qui justifie pleinement l’intérêt que les réalisateurs lui portent ». Un avis partagé par François Purseigle, sociologue spécialiste du monde agricole et professeur à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse : « Pas une semaine ne passe sans que les agriculteurs soient interpellés par l’opinion publique sur une question liée à l’alimentation, le respect de l’environnement, l’organisation territoriale de la France… Les enjeux de la ruralité se reflètent donc logiquement dans des films », estime-t-il.

Des œuvres assez réalistes et souvent sombres. Au nom de la terre raconte la descente aux enfers d’un exploitant qui finit par se suicider. Petit paysan décrit la crise de la vache folle qui atteint un élevage de vaches laitières. Roxane s’intéresse aux déboires d’un petit producteur d’œufs bio confronté aux prix imbattables de ses concurrents. Mais au-delà d’histoires individuelles, c’est aussi le modèle agricole français qui est interrogé ; selon Patrick Bougeard, le président de Solidarité Paysans, association qui accompagne les exploitants en difficultés : « La société civile à de fortes attentes vis-à-vis du monde agricole. Elle a envie que les animaux soient bien traités, que le circuit court soit valorisé, que les agriculteurs produisent mieux… Et ces films questionnent la soumission des paysans à un modèle économique agricole qui parfois les broie », indique-t-il.

« Ils se reconnaissaient dans le personnage et ses difficultés »

Pas de quoi, pourtant, faire fuir le grand public, qui a souvent réservé à ces films un bon accueil. D’une part, en raison de la filiation ressentie par les spectateurs : « Les Français sont attachés à leurs paysans, car la plupart d’entre eux se savent issus de ce monde-là », insiste François Purseigle. Et ces fictions permettent aussi à nos contemporains de retisser des liens distendus avec la ruralité : « Les urbains gardent une affection à l’égard des agriculteurs, doublée d’une forme de culpabilité face aux difficultés qu’ils traversent, dont ils se sentent un peu responsables », souligne Etienne Gangneron, éleveur de bovins charolais et vice-président de la FNSEA.

Quant aux principaux intéressés, ils semblent porter un regard plutôt bienveillant sur ces films. Tout d’abord parce que ces longs-métrages sont généralement bien documentés et qu’ils visent juste, comme a pu le constater Patrick Bougeard : « Lors des projections d’Au nom de la terre auxquelles j’ai assisté, les agriculteurs remerciaient le réalisateur et l’acteur principal ( Guillaume Canet), car ils se reconnaissaient dans le personnage et ses difficultés. Et l’aspect tragique du film résonnait en eux, car un agriculteur se suicide chaque jour ».

« Ça crève l’abcès et cela prouve aux agriculteurs qu’ils ne sont pas tous seuls à vivre ces difficultés »

Loin de verser dans la superficialité, ces films brisent l’omerta qui a longtemps pesé sur le monde agricole, estime aussi Sébastien Gouttebel : « Ils décrivent la difficulté à maintenir à flot une exploitation, les prix bas du lait, la solitude des agriculteurs… Ça crève l’abcès et cela prouve aux agriculteurs qu’ils ne sont pas tous seuls à vivre ces difficultés. C’est d’autant plus important qu’ils ne s’épanchent pas beaucoup et éprouvent un sentiment d’échec lorsque leur exploitation ne marche pas », souligne-t-il.

« Il est important de montrer au grand public notre réalité quotidienne, à savoir que nous travaillons 14 heures par jour et ne gagnons parfois même pas le Smic », ajoute Etienne Gangneron. Pour beaucoup d’éleveurs et de producteurs, ces films ont vraiment une utilité, estime aussi François Purseigle : « L’agriculteur n’est plus un figurant, mais le personnage principal d’un film, qui décrit ses difficultés sociales. Cela participe à une prise de conscience collective, et les agriculteurs ont l’impression que cela peut servir leur cause ».

« Ces films donnent une vision pessimiste du métier »

Mais le fait de dépeindre la réalité de manière aussi crue a aussi ses inconvénients, comme l’indique François Purseigle : « Ce qui agace les agriculteurs, c’est l’image binaire qui peut ressortir d’eux à travers ces films. Car le cinéma ne dépeint qu’une facette de la réalité des agriculteurs. La complexité du métier n’est pas traduite dans les images, alors qu’il s’exerce de façons très différentes. » Un avis partagé par Patrick Bougeard : « Ces films donnent une vision pessimiste du métier, alors que même si une majorité des paysans sont en difficulté, d’autres vivent bien ». « Ils montrent rarement les multiples adaptations qu’ont su opérer les agriculteurs. Et la dureté de ce qui est dépeint gomme souvent la passion que les agriculteurs ont pour leur métier, qui leur permet de se projeter d’une année sur l’autre. Cela peut même dissuader des jeunes de s’installer », renchérit Etienne Gangneron.

Reste à savoir si ces films peuvent réellement avoir un impact et contribuer à faire progresser la cause agricole. Ce dont est persuadé Sébastien Gouttebel : « Ils contribuent à valoriser le travail des agriculteurs auprès du grand public. Cela peut les inciter à consommer ensuite davantage des produits locaux », estime-t-il. Quant à savoir s’ils ont une incidence sur les hommes politiques, c’est moins sûr. « Cela peut aider à faire prendre la mesure de l’aggravation des conditions de travail des agriculteurs aux députés et aux sénateurs. Et permettre aux associations qui les soutiennent d’obtenir davantage de subventions », espère Patrick Bougeard, le président de Solidarité Paysans.