Marche pour le climat : « Après ça les familles et les personnes âgées ne voudront plus venir »

REPORTAGE A peine entamée à Paris, la Marche pour le climat a été dispersée à coups de gaz lacrymogènes

Marie de Fournas et Alexis Orsini

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Un manifestant pendant la Marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019.
Un manifestant pendant la Marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019. — Alexis Orsini/20 Minutes
  • Plus de 15.000 manifestants étaient rassemblés à Paris ce 21 septembre afin de marcher pour le climat.
  • L’ambiance bon enfant qui régnait au début a vite cédé la place aux tensions et à la panique après l’usage de gaz lacrymogène par les forces de l’ordre.
  • 20 Minutes vous raconte cette marche de l’intérieur.

D’un côté, un chef amazonien et un homme-citrouille donnent de la voix. De l’autre, une abeille géante et un « roi du blabla » ressemblant étrangement à Emmanuel Macron surplombent les nombreux manifestants rassemblés dans le périmètre.

La place Edmond-Rostand, à l’entrée du Luxembourg et au pied du Panthéon, a des airs de joyeux foutoir. Gilets jaunes, militantes féministes, familles, groupes d’amis… Tous attendent, dans une ambiance bon enfant, le départ de la marche pour le climat. Et ils sont nombreux à avoir amené leur pancarte, chaque slogan rivalisant d’originalité avec les autres : « Life in plastic isn’t fantastic », « Il fait chaud, sa mère », « Ta planète, tu la veux bleue ou à point ? », « Ni ma chatte, ni l’Amazonie, raser = barbarie »…

L'Amazonie était dans tous les esprits.
L'Amazonie était dans tous les esprits. - Alexis Orsini/20 Minutes

Le but, un jour après la mobilisation de plus de 4 millions de jeunes à travers le monde, et à l’approche d’un sommet sur le climat à l’ONU ? « On veut faire réagir ceux qui ne sont pas à la manif, l’idée c’est d’arriver à un seuil de la population engagée qui fait basculer le reste », nous explique Maxime, ornithologue, peu avant de rejoindre le rassemblement avec sa compagne, Laure, et leur fils, Léo. « On est actifs sur ces questions depuis longtemps vu nos métiers mais il est urgent d’agir, la mobilisation s’accentue depuis un an, c’est un moment historique », abonde la trentenaire, qui travaille pour Greenpeace.

Un appel à la convergence des luttes

Vers 13h30, sur l’estrade installée à l’entrée de la place, les organisateurs du rassemblement commencent à prendre la parole au micro. Dénonciation du « double discours » d’Emmanuel Macron, appel à cesser les simples « promesses » de l’ONU, appels à la convergence entre « lutte sociale » et « lutte pour le climat »… Le propos est résolument politique. Quelques minutes plus tard, une fois le signal de départ lancé, les manifestants commencent à remonter le boulevard Saint-Michel, en direction de Port-Royal.

Rassemblé derrière la grande banderole jaune de tête « Climat, justice sociale, nous n’attendrons plus », le gros du cortège scande le cri de ralliement : « Plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat ! » Quelques mètres plus loin devant, des « gilets jaunes » et des manifestants vêtus de noir, le visage masqué pour certains, se montrent plus vindicatifs, aux cris de « Tout le monde déteste la police ». Par petits groupes, ils progressent plus rapidement, jusqu’à l’entrée de l’avenue de l’Observatoire, où les CRS bloquent le passage.

Alors qu’une vingtaine de minutes seulement vient de s’écouler, le cortège rassemblé derrière la grande banderole se retrouve immobilisé. Tandis que les organisateurs occupent la foule en lançant une nouvelle salve de chants, des manifestants cagoulés bousculent une partie du groupe pour rejoindre les manifestants en tête de défilé. « En arrivant devant les CRS, les black blocs ont commencé à se préparer en mettant leurs masques. Et c’est là que la police a commencé à charger et à tirer des grenades lacrymo », raconte Vincent, militant présent aux côtés d’Action pour le climat.

« On ne pouvait pas bouger »

Des détonations commencent en effet à se faire entendre, et la fumée à se propager dans la foule. « On était bloqués et très nombreux, c’était l’horreur, il y avait des familles et des poussettes, on ne pouvait pas bouger », poursuit Vincent, qui n’en était pas à sa première manifestation.

Alors que les jets de grenades lacrymo se multiplient, certains manifestants rassemblés à proximité de la banderole principale commencent à s’inquiéter. Certains se mettent à crier « Levez les mains ! » en signe de pacifisme. Un homme, visiblement habitué aux manifestations, leur rétorque encore plus fort : « Non ! Surtout pas ! C’est pour ça qu’on ne voulait pas aller avec vous ! »

Les manifestants bloqués en tête du groupe commencent à faire demi-tour précipitamment, obligeant le cortège déjà compact à faire de même. Un vent de panique s’empare de la foule, entre les détonations, les manifestants qui crient « Arrêtez de pousser ! », ceux qui essaient de s’enfuir par les rues adjacentes, et d’autres qui enjoignent au contraire « d’avancer pour les gens derrière ! », pris en plein dans les gaz lacrymogènes.

« Ils laissent passer les gens avec des enfants »

L’entraide s’organise tant bien que mal dans ce début de chaos : des sérums physiologiques sont distribués à des adolescentes affolées, tandis que certains habitants ouvrent la porte de leur hall d’immeuble pour permettre de se réfugier. A proximité des rares sorties vers d’autres rues, des organisateurs de la manifestation font signe aux familles d’évacuer : « Allez-y, ils laissent passer les gens avec des enfants »

Petit à petit, mètre par mètre, la manifestation se disperse difficilement, entre ceux qui partent sur les coins de pelouse adjacents au boulevard, et ceux qui le remontent jusqu’au point de départ, vers la place Edmond Rostand.

Au croisement entre la partie du cortège prise dans les gaz lacrymo et celle encore épargnée par la remontée de la foule, un couple cherche à savoir ce qui se passe. « Ça gaze, ça matraque, il y a des affrontements », leur explique un manifestant. « Déjà ? » s’étonnent-ils, incrédules, avant de rebrousser chemin, en direction de la place Edmond Rostand. « Oh non, déjà, on est venus de Nantes pour ça », se désole un jeune homme.

Sur la place Edmond Rostand, les forces de l’ordre, visiblement dépassées par le nombre de manifestants se précipitant vers elles, tentent d’abord de leur bloquer leur passage avant de céder face aux vagues successives.

Dispersée, la marche reprend

Une fois passés les différents cordons de sécurité, les familles, couples et groupes d’amis se retrouvent enfin en sécurité, loin de la foule. Certains ont du mal à croire ce qu’ils viennent de vivre, comme ce père et ses deux enfants, en pleurs, qu’une dame tente de rassurer : « C’est pas normal tout ça, ça n’aurait pas dû arriver ». « On a le sentiment que c’est pour qu’on arrête de manifester, là c’est sûr qu’après ça les familles et les personnes âgées ne voudront plus venir », déplore Vincent, les yeux encore rouges.

Il faudra attendre presque une heure pour que le cortège se reforme finalement et que les CRS le laissent reprendre sa route direction le parc de Bercy, point final de l’itinéraire. Les gaz lacrymo auront cependant eu raison d’une partie des manifestants : à vue d’œil, la foule est bien moins dense qu’au début.

A entendre certains chants et au vu des huées lancées au passage de la police, il est clair que l’incident aura laissé un goût amer aux défenseurs du climat.