« Gilets jaunes » : L’avenir du mouvement « discret, local et diffus », pour un professeur de sciences politiques

INTERVIEW Pour Laurent Jeanpierre, professeur en sciences politiques, l’avenir du mouvement des « gilets jaunes » ne passera pas forcément par des manifestations traditionnelles

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Les "gilets jaunes" n'ont jamais vraiment quitté les pavés ni les ronds-points. (archives)
Les "gilets jaunes" n'ont jamais vraiment quitté les pavés ni les ronds-points. (archives) — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Samedi, à l’occasion de l’acte 45 du mouvement, des « gilets jaunes » veulent tenter de relancer le mouvement dans la rue, à Paris.
  • On parle aussi à nouveau de convergence des luttes alors que les écologistes seront aussi dans la rue pour le climat.
  • Mais pour Laurent Jeanpierre, professeur de sciences politiques à Paris VIII, l’avenir du mouvement sera plus local, sous les radars des médias nationaux.

Des « gilets jaunes » veulent reprendre la main, à l’occasion de l’acte 4 ce samedi, en faisant de Paris à nouveau leur lieu de ralliement. Ce même jour aura lieu dans la capitale des manifestations pour le climat et contre la réforme des retraites ainsi que… les Journées du patrimoine. Le mouvement semble vivoter depuis le printemps, ne réunissant plus que quelques centaines, au mieux quelques milliers de participants, chaque samedi, à travers la France. Mais pour Laurent Jeanpierre*, professeur de sciences politiques à l’université Paris VIII, interrogé par 20 Minutes, ce n’est pas le bon critère pour juger le mouvement et de son avenir potentiel.

L’avenir des « gilets jaunes » passe-t-il par un succès ou un regain de mobilisation samedi ?

Les « gilets jaunes », c’est un mouvement qui, dès le départ, a été très original par rapport aux autres mouvements sociaux, qui ont existé depuis plusieurs décennies en France. Un des traits de cette originalité c’est que ce n’est pas un mouvement dont la force est liée au nombre. C’est un point très important : ce n’est pas le nombre des manifestants, qui a donné de la puissance à ce mouvement. A la fois pour obtenir des choses (même si une grande partie des « gilets jaunes » restent insatisfaits), et pour avoir un écho dans la population. Et ce n’est donc pas non plus le nombre de manifestants le samedi 21 septembre, ou même en novembre pour le premier anniversaire du mouvement, qui va être le critère décisif de son avenir.

Quelles pourraient être ses perspectives ?

L’avenir du mouvement prendra des formes plus discrètes. Un noyau dur qui veut poursuivre la logique des actes, sera sans doute toujours actif, mais ça n’est qu’une facette du mouvement. L’autre facette, c’est la vie sur les ronds-points, le caractère très décentralisé du mouvement, le fait qu’il ait permis a des gens de se rencontrer, de se parler, dans des petites villes, des villes de taille moyenne, à l’ombre des grandes métropoles. La question serait donc plus de savoir ce que cet aspect va devenir.

Mais a-t-on encore un poids, une influence quand on est discret ? Est-on même encore un mouvement dans ces conditions ?

C’est vrai que, à l’échelle nationale, les actions discrètes ne passeront pas. Mais un des traits du mouvement, c’est son ancrage local. Il a recréé du lien social entre des gens qui ne se parlaient pas ou plus. Donc oui, ça va passer sous les radars de la presse nationale, mais pas de la presse quotidienne régionale (PQR). J’ai beaucoup lu la PQR pour écrire le livre, on y voit que localement il s’est passé plein de choses. C’est le centralisme médiatique et politique qui nous empêche de voir ces choses, mais ce n’est pas totalement invisible. Et ça peut avoir une empreinte durable sur les sociétés civiles locales et dans les élections municipales.

L’enjeu qu’on met sur le 21 septembre est moins important que des enjeux plus diffus qui vont nous emmener jusqu’aux municipales ?

Je ne pense pas que les « listes jaunes » auront un impact direct sur les municipales, je ne crois pas qu’elles arriveront à s’imposer. Mais indirectement ça va peser sur les enjeux municipaux, dans des zones périurbaines ou rurales. Les candidats aux mairies vont être obligés de faire avec. Il y a une demande politique dans ce mouvement, qui n’est pas que socio-économique. Une demande de plus de démocratie, de plus de proximité entre les représentants et les représentés. Là-dessus, il n’y a eu aucune réponse, c’est pour ça que je pense que les maires vont se le coltiner.

C’est un des avenirs possibles du mouvement : discret, local, plus durable, qui ne reprend pas la dramaturgie des « actes », plus diffus. C’est même ce qui se passe déjà depuis mai-juin. Localement, et quelques leaders, cherchent des formes nouvelles d’expression : via de l’associatif, de l’humanitaire… Priscillia Ludosky et Jérôme Rodriguez disent qu’ils ont un projet de lobby citoyen, j’ai entendu qu’Eric Drouet réfléchissait à des pratiques de boycott… Depuis le départ ce mouvement invite et bricole ses formes en reprenant des modes de protestations déjà existants et en les modifiant un peu.

A l’occasion du 21 septembre on reparle de la convergence des luttes, qui n’est pas nouvelle, avec les manifestations pour le climat ou d’autres mouvements sociaux, c’est quelque chose de crédible ?

Déjà les parcours des manifestations ne seront pas les même à Paris. Dans la gestion du maintien de l’ordre et dans les directives préfectorales,il va de soi qu'il y’a un travail de séparation des cortèges. Donc ça limite pas mal les points de contacts, même si des deux côtés, « gilets jaunes » et écologistes j’ai vu des appels à ces contacts. Mais, là encore, c’est comme si on était pris dans une langue ancienne, celle du nombre, dont on parlait tout à l’heure. C’est-à-dire qu’une manifestation qui marche c’est une manifestation où on est nombreux et on se retrouve dans Paris, les boulevards sont pleins et les médias reprennent en boucle un beau cortège, avec des beaux drapeaux et un nombre de manifestants etc. Ça, c’est la modalité des manifestations en France depuis plus de 50 ans mais elle a été rendue caduque ou, en tout cas, critiquée, en partie, par les « gilets jaunes » qui n’ont jamais été très nombreux et n’ont jamais fait de leur nombre leur point de force.

Sur le fond, il n’y a pas de convergence idéologique forte, car la sociologie de ces mouvements est complètement différente. Mais les « gilets jaunes » avaient intérêt tactique à montrer qu’ils n’étaient pas anti-écolo et du côté des marches pour le climat on avait aussi intérêt à s’appuyer sur une colère car ça donne plus de force. Donc il y avait une sorte d’intérêt réciproque bien compris à chercher à s’associer. Ce n’est pas pour ça qu’il y a une convergence profonde. C’est la même chose entre les « gilets jaunes » et les syndicats ou la gauche.

(1) Laurent Jeanpierre est l’auteur de In Girum, les leçons politiques des ronds-points (éditions La Découverte).