Un policier surveille, Flash-Ball à la main, la zone où se déroule une opération contre le trafic de drogues, le 5 septembre 2013 à Marseille
Un policier surveille, Flash-Ball à la main, la zone où se déroule une opération contre le trafic de drogues, le 5 septembre 2013 à Marseille — Anne-Christine Poujoulat AFP

PLAN ANTI STUP'

Plan anti stup' : « Tant qu’on restera dans la prohibition et la répression, on échouera », assure Laurent Mucchielli

Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et sociologue, analyse la méthode du pilotage renforcé que Christophe Castaner souhaite généraliser au niveau national

  • Christophe Castaner souhaite développer les Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS), sur le modèle du pilotage renforcé initié à Marseille en 2015.
  • Selon le sociologue Laurent Mucchielli, cette stratégie n’a des effets qu’à court terme, et ne permet pas de régler les problèmes de fond inhérents aux trafics de stupéfiants.

En venant à Marseille mardi pour présenter son plan stup au niveau national, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a choisi de faire de la deuxième ville de France un exemple en matière de lutte contre les trafics de stupéfiants. Il a notamment annoncé la multiplication des Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS) sur le modèle du pilotage renforcé initié à Marseille en 2015. Un pilotage renforcé synonyme de mutualisation des moyens d’enquête et de forte présence policière après le démantèlement de réseaux. Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherche au CNRS et auteur de Sociologie de la délinquance (Armand Colin, 2018), analyse cette stratégie pour 20 Minutes.

Après quatre ans d’existence, quels sont les effets du pilotage renforcé en matière de lutte contre les trafics de stupéfiants à Marseille ?

Le chercheur du CNRS Laurent Mucchielli

Avec mon équipe, nous avions évalué la mise en œuvre des zones de sécurité prioritaire et leur « méthode globale » à Marseille en 2015. Nous en avions tiré trois conclusions. Premièrement, l’impact sur la présence du trafic de drogues est toujours temporaire. Il est supprimé ou déplacé pendant le temps de l’opération mais il se reconstitue très rapidement après. Deuxièmement, au-delà de la question du trafic, l’occupation policière massive mais temporaire de certains quartiers n’a pas d’effet global sur le niveau des problèmes de délinquance dans ces mêmes quartiers. Troisièmement, le principal effet positif de cette politique publique est de dynamiser le partenariat local et la coopération entre les institutions et avec les acteurs privés (notamment les bailleurs sociaux). Mais on ignore si cet effet est durable là aussi.

Le ministère de l’intérieur met en avant des statistiques sur la réussite de ce modèle, mais reflètent-elles la réalité ?

Je dirais deux choses. La première est que si on intensifie une action publique, il est logique que les résultats augmentent. Il faut donc interpréter ces chiffres avec précaution. La deuxième est que cette intensification de la répression des points de revente de drogues ne signifie malheureusement pas que l’ampleur des trafics diminue. Encore une fois, si on se contente d’une approche répressive de la partie visible des trafics, on ne fait que retarder ou déplacer le problème.

Est-ce qu’assez de moyens ont été donnés à cette méthode ? On pense notamment au manque d’effectif de CRS pour occuper les cités après les grosses opérations de police judiciaire ?

Nous n’avions pas constaté un manque de CRS ou même d’effectifs de police en général mais bien plutôt un manque d’effectif chez les autres partenaires : la justice et les travailleurs sociaux notamment. Le principe de « l’approche globale », qui est intéressant, c’est de « dégager le terrain » avec les opérations policières, pour ensuite permettre aux services municipaux, aux bailleurs et aux travailleurs sociaux de revenir dans les quartiers, de rénover les bâtiments et les équipements collectifs, de redynamiser l’action sociale, éducative et culturelle, de ré-enchencher des actions positives avec les habitants. Mais encore faut-il que tous ces autres partenaires aient eux aussi un surcroît de moyens pour réinvestir des quartiers souvent délaissés depuis longtemps. La composition du quatuor ministériel venu à Marseille est révélatrice. Il y a la police, la justice et les finances publiques. Mais il n’y a ni la santé, ni l’éducation, ni le logement, ni la politique de la ville. On est toujours uniquement sur l’approche répressive. C’est pour cela qu’on peut déjà prédire l’échec de cette politique dans sa prétention à éradiquer le trafic de drogues.

Selon vous, mutualiser les moyens et les augmenter, ne permettra pas une lutte plus efficace contre les trafics de stup ?

Tant qu’on restera enfermé dans la prohibition et l’approche répressive, on échouera, comme partout dans le reste du monde occidental. Si on voulait réduire vraiment beaucoup les trafics de drogues et le narco-banditisme, alors il faudrait sortir de cette vision étriquée pour aborder le problème dans toutes ses dimensions. Cela supposerait au moins trois choses. Premièrement, privilégier non pas l’arrestation des petits délinquants que sont les équipes de revendeurs de cités, mais celle des vrais gros délinquants que sont les trafiquants internationaux qui se cachent derrière et qui maîtrisent le lien avec les producteurs et la question du transport des drogues. Et pour cela, ce ne sont pas des CRS supplémentaires qu’il faut, mais des enquêteurs de police judiciaire et des magistrats. Or ils manquent cruellement. Deuxièmement, il faudrait agir parallèlement pour réduire la demande (la consommation), dans une approche médicale, sociale et éducative. Ceci suppose sortir de la simple prohibition et ouvrir le vrai grand débat sur la réglementation des drogues, c’est-à-dire la légalisation sous conditions, avec des règles. Nous serons bientôt un des derniers pays occidentaux à être incapable de le faire, sans doute à cause du très haut degré de politisation de tout ce qui touche à la sécurité dans notre pays. Troisièmement, comme le disent beaucoup de policiers, si on légalise le trafic de drogues, beaucoup de petits trafiquants vont se retrouver au chômage et risquent de se reconvertir dans d’autres formes de délinquance. C’est pourquoi il faut un « plan social », comme lorsqu’on ferme une usine et qu’on ne veut pas que tous ses employés se retrouvent au chômage. Les réseaux se reforment très vite parce que le réservoir de jeunes en échec scolaire et/ou au chômage est juste énorme dans les quartiers pauvres, à Marseille comme ailleurs. Tant que l’on cachera sous la table ces trois dimensions majeures du problème, on ne changera rien au fond du problème.