« Il lui interdisait de toucher au téléphone », comment la plate-forme de signalement sauve des femmes

VIOLENCES SEXUELLES ET SEXISTES Lancé en novembre 2018, ce dispositif a vocation a conseiller et accompagner les personnes victimes de violences

Thibaut Chevillard

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130 femmes ont été tuées en 2018 sous les coups de leur compagnon, ex-conjoint ou petit ami (illustration)
130 femmes ont été tuées en 2018 sous les coups de leur compagnon, ex-conjoint ou petit ami (illustration) — Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA
  • Le 27 novembre dernier, le gouvernement a lancé une plateforme en ligne permettant aux victimes de violences sexistes ou sexuelles de signaler les faits.
  • Neuf mois plus tard, les 16 policiers qui y sont affectés ont reçu plus de 4.000 signalements, provenant essentiellement de femmes majeures victimes de violences sexuelles.
  • Un dispositif salué par les associations qui aimeraient cependant qu’il soit davantage mis en avant.

Quelques mots qui lui ont peut-être sauvé la vie. Le 7 août dernier, Julie*, 39 ans, se connecte discrètement à la plateforme de signalement de violence sexuelle ou sexiste lancée par le gouvernement. Elle livre à la policière avec qui elle tchate son calvaire. Celui d’une femme victime d’un mari qui, lorsqu’il boit, devient violent avec elle, avec leurs deux enfants âgés de 13 et 15 ans, avec leurs chiens. Cette situation, Julie n’en a jamais parlé à la police. Pour cause. « Il lui interdisait de toucher au téléphone et de sortir de chez elle », explique à 20 Minutes la commandante Sandrine Masson, qui dirige la plateforme. La veille, il s’est déchaîné sur elle. Des coups de pied, des claques, des étranglements… Elle esquive même un coup de couteau qui finit dans le frigo. Avant de s’endormir, sous l’effet de l’alcool, il tente même de mettre le feu à l’appartement. Son témoignage glaçant interpelle son interlocutrice.

La fonctionnaire s’inquiète quand Julie se déconnecte une première fois, puis une seconde. Est-elle en danger ? Immédiatement, les policiers se mettent en branle pour la localiser. Ils découvrent qu’elle se connecte depuis une adresse IP localisée dans la Somme et contactent leurs collègues d’Amiens. Les enquêteurs de la sûreté départementale prennent l’affaire au sérieux et parviennent rapidement à identifier l’adresse de Julie. « Comme on était dans le cadre du flagrant délit, on a décidé d’aller interpeller cet homme », nous indique le brigadier major Michael Savoye, chef du groupe de protection des personnes vulnérables. Jugé le lendemain en comparution immédiate, l’époux violent – qui reconnaît les faits – écope de 15 mois de prison ferme avec mandat de dépôt. Julie, elle, a été prise en charge par l’assistante sociale du commissariat.

4.000 signalements reçus

Elle n’est pas la seule à avoir contacté la plateforme de signalement des violences sexuelles ou sexistes depuis son lancement, le 27 novembre dernier. Basés à Guyancourt, dans les Yvelines, les 16 policiers expérimentés qui y sont affectés – huit hommes, huit femmes – ont déjà traité un peu plus de 4.000 signalements provenant le plus souvent de « femmes majeures », ayant été victimes de violences sexuelles, et qui désirent rester anonymes. « Au départ, elles viennent pour libérer leur parole, être écoutées, mais pas forcément orientées vers autre chose, remarque Sandrine Masson. On discute avec elles pour les aider à trouver des solutions, pour qualifier les faits dont elles disent avoir été victimes… Parfois, elles pensent avoir été victimes d’abus sexuels. Mais en discutant avec elles, on se rend compte qu’elles ont subi un viol et que cette qualification peut être retenue. »

En moyenne, les victimes tchatent 54 minutes avec ces policiers disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 pour leur répondre. Il faut parfois discuter avec elles plusieurs fois pour les convaincre d’aller déposer plainte au commissariat. « On prévient ensuite le service territorialement compétent qui reprend contact avec la victime au téléphone. Ce qui lui permet de se rendre plus tard au commissariat sans avoir à expliquer à la personne de l’accueil l’objet de sa venue. Elle indique juste avoir rendez-vous avec l’enquêteur qui, lui, a reçu notre rapport et a connaissance des faits », poursuit Sandrine Masson.

S'’il est préférable de composer le 17 en cas d’urgence, certains interlocuteurs – pour des raisons de discrétion – préfèrent alerter les policiers via la plateforme. Comme cette Lyonnaise qui n’en pouvait plus d’entendre sa voisine se faire frapper par son mari. Ou cet homme qui, un soir, dans un hôtel, s’inquiétait pour l’occupante de la chambre d’à côté.

« Besoin d’une vraie visibilité »

« Nous recevons aussi beaucoup de témoignages de proches de victimes, de mamans préoccupées par leur fille, de garçons qui découvrent que leur petite amie a été violée et qui viennent demander des conseils, d’hommes qui ont été abusés étant enfants ou qui sont victimes de violences conjugales. Ils n’auraient jamais osé en parler au téléphone », ajoute la policière. L’anonymat rassure. Pour faire face à ces situations délicates, les policiers, issus des brigades locales de protection de la famille ou de police secours, ont été formés plusieurs mois par des psychologues, des associations.

La création de cette plateforme est donc une bonne chose, comme le confirme Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV)**. Mais « elle n’est pas très connue et aurait besoin d’une vraie visibilité », regrette cette dernière auprès de 20 Minutes. « Si on ne la connaît pas, elle est très difficile de tomber dessus », souligne la militante.

Pour trouver la plateforme, il faut en effet soit taper l’URL du site, soit chercher le lien sur le site service-public.fr, un peu fouillis. Il faut ensuite rentrer son code postal. En fonction de son lieu d’habitation, la victime est orientée soit vers les policiers commandés par Sandrine Masson, soit vers les gendarmes de la brigade numérique, à Rennes.

Pourtant, observe Emmanuelle Piet, cette plateforme est utile car elle oblige les policiers à écouter les victimes, eux qui sont régulièrement accusés de ne pas prendre leur plainte ou de mal les accueillir. Alors, dit-elle, il faut en parler, la faire connaître. « Quand on parle du 3919 (violences femmes infos), le nombres d'appels augmente », observe la présidente de cette association. D’autant, conclut-elle, que pour lutter contre les violences faites aux femmes, « nous avons besoin de tous les moyens ».


*Le prénom a été changé

**0800.05.95.95