« Aujourd’hui, il n’y a pas de moyen de lutte contre "la bactérie tueuse d’oliviers" », estime une botaniste

INTERVIEW Devant le premier cas de contamination d’un olivier en France par la « Xylella fastidiosa », il y a bien de quoi s’inquiéter d’après Anne Breuil, botaniste

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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En Italie, un million d'arbres ont été touchés. A gauche, une espèce infectée, à droite, une autre qui ne l'est pas. (archives)
En Italie, un million d'arbres ont été touchés. A gauche, une espèce infectée, à droite, une autre qui ne l'est pas. (archives) — CHARLES ONIANS / AFP
  • Deux oliviers situés dans les Alpes-Maritimes ont été contaminés par la Xylella fastidiosa, la « bactérie tueuse d’oliviers ». C’est une première en France, alors qu’en Italie elle a déjà tué plus d’un million d’arbres.
  • Le problème, d’après Anne Breuil, botaniste interrogée par 20 Minutes, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui de moyen direct de lutter contre cette bactérie.
  • Si la situation est bel et bien grave, elle n’est peut-être pas sans issue car, dans l’histoire, on a connu bien d’autres graves épidémies de maladies végétales.

On avait déjà vu cette bactérie dans le sud de la France et en Corse depuis 2015, mais c’est la première fois qu’on la trouve sur un olivier, deux oliviers même. La Xylella fastidiosa a tué plus d’un million d’oliviers en Italie, ce qui lui veut le charmant surnom de « bactérie tueuse d’oliviers ». C’est donc peu dire que son arrivée en France inquiète. Ainsi le ministère de l’Agriculture a immédiatement pris des mesures à Menton et Antibes (Alpes-Maritimes), où les deux oliviers infectés ont été découverts.

20 Minutes a voulu en savoir un peu plus sur nos moyens de défense face à cette bactérie, non dangereuse pour l’homme, auprès de la botaniste et professeuse de botanique et de parasitologie à l’école Du Breuil, Anne Breuil.

Pourquoi dit-on que la bactérie Xylella fastidiosa est l’une des plus dangereuses au monde pour les végétaux ?

Cette bactérie est une des plus dangereuses car il n’y a pas de moyen de lutte contre elle. On ne peut que lutter contre les insectes qui transmettent cette bactérie. Là, c’est la même souche extrêmement dangereuse qui en Italie a causé la mort de plus d’un million d’arbres, et qui arrive en France.

Le ministère a annoncé des mesures, que doit-on faire maintenant pour se protéger ?

Il n’y a pas que les oliviers qui sont touchés : cette bactérie attaque plus de 300 espèces de plantes, qui appartiennent à plusieurs familles botaniques différentes. Dans ces cas-là, 100 mètres autour de la zone infectée on va arracher tous les végétaux hôtes potentiels de cette bactérie, car les symptômes ne se voient pas forcément tout de suite. Et on va interdire la sortie de ces généraux hôtes potentiels dans un rayon de 5 km, pour éviter que ce soit transmis ailleurs.

Cette bactérie est transmise par un insecte qui s’appelle la cicadelle, assez proche d’un puceron mais qui n’en est pas un, et il y a des méthodes de lutte contre la elle. Aussi, on a désinfecté les outils de taille, avec de l’alcool à 70° ou du vinaigre blanc dilué. Et puis on va observer les végétaux pour guetter d’éventuels signes. La bactérie est sensible au froid, donc elle ne va pas forcément progresser très très loin.

La saison d’hiver lui sera donc fatale ?

Ah non ! Car il faudrait vraiment des températures aussi basses que dans le nord de la France. Une fois que la bactérie se trouve dans un secteur, elle peut vraiment y rester des années et des années.

En Italie, il y a une polémique car l’Union européenne estime que le pays n’a pas pris les mesures adéquates pour éviter la contagion… De quoi s’agit-il ?

Il y a une polémique sur la lutte contre les cicadelles, puisque donc on ne lutte pas directement contre la bactérie mais contre l’insecte qui la transmet. En France, les antibiotiques, qui pourraient lutter contre la bactérie, sont interdits. Car des phénomènes de résistance pourraient se développer, ce qui serait dangereux à terme. On utilise donc plutôt des insecticides qui ne sont pas forcément spécifiques à la cicadelle. C’est là qu’est la polémique : on ne tue pas que la cicadelle avec cet insecticide, d’où le problème. On est donc assez démunis.

Si on vous écoute bien, il y a donc de quoi s’inquiéter…

Il y a de quoi s’inquiéter, oui. Mais dans l’histoire de la protection des plantes et l’histoire de la phytopathologie (donc tout ce qui touche aux maladies des plantes) il y a déjà eu dans l’histoire de graves épidémies et on trouve finalement des solutions ou alors on change de culture… Il y a pas mal de maladies très très graves comme ça dans le monde entier, comme le mildiou de la pomme de terre en Irlande, c’est presque inévitable. Mais on peut du coup changer de culture et s’en sortir comme ça, ou trouver des variétés qui sont résistantes, qu’on ne voit pas maintenant. Il y a une telle diversité génétique que c’est tout à fait possible. Ce qu’on ne voit pas comme moyen de lutte aujourd’hui, on les verra peut-être plus tard. Un équilibre se trouvera peut-être dans quelque temps, on ne sait pas quand. Mais il est certain qu’actuellement c’est très grave.

Depuis combien de temps connaît-on cette bactérie ?

On la connaît depuis 1880 en Californie, où elle a fait des dégâts sur les vignes. Elle est présente en Amérique du Nord, centrale et du Sud. A Taïwan. Son facteur limitant est le froid. Le problème est la contamination par le transport de végétaux contaminés d’une région à une autre, ou le transport des cicadelles.

Vous dites que l’espoir peut-être de trouver une souche résistante mais ça fait visiblement longtemps qu’on observe… Les chances ne sont-elles pas limitées de trouver ces fameuses variétés ?

On ne peut pas savoir en fait. Il peut y avoir un équilibre qui se crée à la longue, avec tout un cortège d’autres bactéries ou de champignons. Là, on regarde s’il n’y a pas des champignons qui pourraient s’attaquer à cette bactérie. Ça peut prendre du temps. Ce qui est très problématique c’est que l’olivier c’est une culture avec une incidence économique très grave. Mais ça n’empêche pas de manger : les olives et l’huile d’olive sont consommables. Ça ne se transmet pas aux humains.