Grenelle des violences conjugales: «Notre arsenal législatif serait suffisant s’il était vraiment appliqué»

INTERVIEW En trente ans, qu’est-ce qui a changé dans la lutte contre les violences conjugales ? Eléments de réponse avec Ernestine Ronai, responsable de l’observatoire des violences envers les femmes en Seine-Saint-Denis et pionnière en la matière

Propos recueillis par Caroline Politi

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Ce mardi s'ouvre le Grenelle contre les violences conjugales
Ce mardi s'ouvre le Grenelle contre les violences conjugales — PATRICK GELY/SIPA
  • En trente ans de lutte contre les violences faites aux femmes, Ernestine Ronai a vu l'arsenal législatif s'étoffer.
  • A ses yeux, tous les acteurs de la chaîne pénale manquent encore de formation pour détecter les violences dont sont victimes les femmes. 
  • Les plus jeunes sont davantage victimes mais ce sont également elles qui vont porter le plus plainte. 

Elle a l’énergie des pionniers. Depuis trente ans, Ernestine Ronai, aujourd’hui âgée de 72 ans, a fait de la lutte contre les violences faites aux femmes sa grande cause personnelle, bien avant que les gouvernements successifs ne s’emparent du sujet. Responsable de l’ Observatoire des violences envers les femmes en Seine-Saint-Denis depuis 2002, elle revient, à l'occasion du Grenelle des violences conjugales, sur ce qui a changé en trente ans de lutte.

Vous avez commencé à vous impliquer dans le combat contre les violences faites aux femmes en 1989. Quels sont les principaux changements que vous avez constatés ?

Ernestine Ronai, figure de la lutte contre les violences faites aux femmes

Ce qui a changé, c’est avant tout les lois. Aujourd’hui, nous sommes dotés d’un arsenal législatif qui serait suffisant s’il était vraiment appliqué. Nos lois ne sont plus uniquement là pour punir après la commission d’une infraction, elles protégent également les femmes. L’ordonnance de protection, qui a été adoptée en 2010, permet par exemple de mettre à l’abri une personne en danger même si son compagnon n’a pas été condamné. C’est unique dans le droit français. Mais encore faut-il que toutes les lois soient appliquées, quand on voit le nombre de procédures classées sans suite, on est face à un constat d’échec.

Que faudrait-il améliorer ?

La formation des magistrats, des policiers ou des gendarmes. Il faut mettre en place une présomption de crédibilité : quand une femme vient pour porter plainte, il faut non seulement la croire mais également essayer de creuser. Elle vient pour une gifle ? Peut-être – sûrement – y a-t-il derrière d’autres violences physiques, psychologiques ou sexuelles. De la même manière, le principe de précaution doit s’appliquer systématiquement : il est indispensable d’éloigner le mari violent, au moins le temps de mener l’enquête.

Néanmoins les mentalités ont évolué, il y a, en trente ans, une prise de conscience de ces violences…

Evidemment, ce Grenelle en est d’ailleurs la preuve. Il y a une prise de conscience dans la société, comparable, à mes yeux, au mouvement #MeToo. Le travail de prévention, les spots diffusés à la télévision et les médias qui parlent de plus en plus du phénomène y sont pour beaucoup. Par exemple, le fait que de plus en plus de gens, y compris la ministre, emploient le mot « féminicide » est le signe que les choses évoluent dans le bon sens. Mais ça va trop doucement: nous, en Seine-Saint-Denis, cela fait plus de dix ans qu’on l’emploie.

Avez-vous le sentiment que cette prise de conscience collective permet de mieux lutter contre ces violences ?

Les femmes victimes ont de mieux en mieux conscience de ce qu’elles subissent. Il y a vingt ans, une femme n’aurait jamais poussé la porte d’un commissariat pour des violences psychologiques ou sexuelles, le viol conjugal était perçu comme le devoir conjugal. Aujourd’hui, les violences physiques restent encore le déclenchement d’une prise de conscience mais les femmes sont beaucoup plus conscientes de ce qu’elles subissent.

Avez-vous constaté une évolution dans les profils des femmes victimes ?

Non, les violences conjugales touchent toutes les couches de la société à tous les âges. La seule chose que l’on constate c’est que les plus jeunes sont davantage victimes mais ce sont également elles qui vont porter le plus plainte. C’est à la fois triste et encourageant, c’est le signe d’une progression dans la prise de conscience.