Souffrance animale : Les vidéos chocs tournées dans les élevages, l'arme en vogue des défenseurs de la cause animale?

AGRICULTURE L’association L214 a fait sa marque de fabrique de ces vidéos, tournées en caméra cachée ou en s’introduisant de nuit dans les exploitations agricoles. D’autres s’y mettent, comme DxE France qui veut même les multiplier. Elle publie de nouvelles images ce mercredi

Fabrice Pouliquen

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Image tournée par l'association de défense de la cause animale DxE France, dans un élevage de volailles de chair (élevées pour leur chair) en France.
Image tournée par l'association de défense de la cause animale DxE France, dans un élevage de volailles de chair (élevées pour leur chair) en France. — /Photo DxE France
  • L214 n’est pas la seule association à s’introduire dans les élevages ou les abattoirs pour y filmer l’envers du décor de l’industrie agroalimentaire. D’autres associations se lancent, comme DxE France.
  • L’objectif de cette dernière est même de multiplier la diffusion de ces images coup de poing. Elle publie ce mercredi sa 37e vidéo en onze mois d’existence.
  • Un procédé qui inquiète la FNSEA, premier syndicat agricole mais que les associations de défense de la cause animale jugent bien souvent nécessaire pour contrer le manque de transparence de l’industrie agroalimentaire.

Un immense hangar plongé dans la pénombre. Au sol, on voit des poussins agonisants, des poulets décharnés tenant à peine sur leurs pattes, et, sur une autre image, un homme qui s’abaisse pour ramasser ceux qui ont déjà rendu l’âme…

Une nouvelle vidéo montrant les dessous peu reluisant de l’industrie agroalimentaire sera mise en ligne ce mercredi (et non lundi comme prévu). Elle a été tournée dans un élevage de volailles de chair (élevées pour leur viande) de Maine-et-Loire qui fournit le groupe agroalimentaire LDC pour sa marque Le Gaulois.

DXE France dans l’optique de multiplier les vidéos

L214 s’est fait une spécialité de ces vidéos tournées en caméra cachée ou en s’introduisant dans les bâtiments agricoles la nuit. L’association  compile 97 enquêtes sur son site Internet dont la dernière en date, dénonçant les conditions d’élevage de lapins dans une exploitation des Deux-Sèvres, a été publiée le 20 août dernier.

Cette fois-ci, L214 n’est pas derrière la caméra, mais DxE (Direct action everywhere) France, l’antenne de l’organisation antispéciste américaine du même nom. William Burkhardt, 31 ans, et Léa Dubost, 24 ans, l’ont créé en octobre 2018, quelques mois après un bref passage dans le pôle « enquête » de L214. L’expérience a laissé le duo sur sa faim. « Nous avions le sentiment que nous pouvions faire autrement et notamment publier un plus grand nombre d’enquêtes que ne le fait L214 », raconte William Burkhardt. Quand L214 publie en moyenne une enquête par mois, DXE France publiera, ce mercredi, sa 37e enquête en onze mois.

« Il y a encore beaucoup à montrer »

La jeune association ne peut tenir ce rythme qu’en s’appuyant sur des contributeurs extérieurs. C’est le cas pour la vidéo publiée ce mercredi. « Elle a été tournée par deux lanceurs d’alerte de la région qui nous avait contactés quelques mois plutôt avec l’envie de nous aider, précise William Burkhardt. Ils se sont rendus à sept reprises dans l’exploitation sur une quarantaine de jours, soit le temps que les poulets passent dans ces élevages intensifs, de leur naissance à l’abattoir. »

Par élevage intensif, William Burkhardt entend « ces exploitations où l’on entasse et fait croître à cadence forcée des animaux dans des bâtiments souvent sans fenêtre et qui font jusqu’à 100 mètres de long ». « Dans ces conditions, les dérives sont inévitables et les taux de mortalité importants », estime-t-il.

Autrement dit, DxE France ne pense pas être un jour à court de matière pour faire ses vidéos. « Il y a encore beaucoup à montrer sur l’envers du décor de l’industrie agroalimentaire, confirme Brigitte Gothière, co-fondatrice de L214. Nous recevons pour notre part deux à trois messages par semaine nous alertant de dérives dans des élevages ou des abattoirs. Tous ne donnent pas lieu à des vidéos. Il faut déjà pouvoir vérifier les informations. Par ailleurs, beaucoup d’alertes concernent des mauvais traitements qui ont déjà été dénoncés dans des vidéos. »

Influer sur les choix des consommateurs ou faire pression sur les industriels ?

C’est alors une autre différence entre les deux associations. A DxE, où l’on ne croit guère aux tables rondes avec l’industrie agroalimentaire, la stratégie est de multiplier les vidéos pour toucher un maximum de consommateurs et les détourner des produits de l’agriculture intensive. « Nos 35 premières vidéos ont totalisé 35 millions de vues, c’est bien plus que L214 », précise William Burkhardt.

« Tout ne peut pas reposer sur les épaules du consommateur, estime de son côté Brigitte Gothière. Il faut aussi parvenir à faire changer les pratiques des éleveurs, des industriels et de la grande distribution. »

Pour L214 alors, les vidéos visent aussi à obtenir de ces acteurs des engagements. L’association a ainsi obtenu l’engagement des principales enseignes de la grande distribution et d’acteurs de la restauration collective à exclure les œufs de poules élevées en cage de leurs rayons ou de leurs préparation.

« Tout le monde se croit permis de violer le droit de propriété »

De son côté, la FNSEA, premier syndicat agricole en France, fulmine. « Tout le monde se croit permis de violer le droit de propriété : L214, DxE, mais même des députés désormais, dénonce Etienne Gangneron, responsable « bien-être animal » de l’organisation. Il fait référence à l’intrusion, en mai dernier, du député de la France Insoumise Bastien Lachaux dans un élevage porcin.

Tout autant que les intrusions, Etienne Gangneron dénonce « l’étalement des données personnelles des agriculteurs ciblés dans ces vidéos. » « On donne leur nom, souvent leurs adresses, constate-t-il. Ce sont des invitations à peine voilée à aller manifester devant ces exploitations. Nous avons attaqué en justice DxE à plusieurs reprises sur ce point [William Burkhardt explique à 20 Minutes ne plus dévoiler les noms des éleveurs ciblés dans les vidéos, ni l'adresse des exploitations]. »

Voilà pour la forme. Etienne Gangneron tique aussi sur le fond. « Personne ne s’interroge sur la partialité des montages, ni ne vérifie la provenance des images, déplore-t-il déjà. Surtout, ces militants ne s’introduisent que chez les éleveurs en grandes difficultés. En faillite ou confrontés à des problèmes de santés par exemple. Nous sommes bien d’accord qu’il faut accompagner ces éleveurs voire, parfois, fermer les exploitations les plus problématiques. Mais il ne faut pas mettre tous les éleveurs dans le même sac pour autant. Or, c’est souvent l’intention d’associations comme L214 ou DxE qui veulent la fin de la consommation des animaux. »

Contrer le manque de transparence de l’industrie agroalimentaire ?

Ce dernier argument d’Etienne Gangneron ne tient pas pour Claire Hincelin, porte-parole de CIWF France, autre association de défense de la cause animale, welfariste* celle-ci. « Si ces dérives étaient marginales, les associations de défense de la cause animale n’arriveraient pas à sortir autant d’enquêtes », estime-t-elle. CIWF a aussi recours aux vidéos pour faire avancer certains de ces combats. « Nous venons de le faire sur les conditions d'élevage des veaux en Pologne, illustre la porte-parole de CIWF. Mais nous ne ciblons jamais un éleveur ou une marque dans ces enquêtes. Nous cherchons bien plus à dénoncer un système. »

Si ce n’est pas l’outil principal de CIWF, Claire Hincelin fait tout de même de ces enquêtes vidéos un outil nécessaire face au manque de transparence de l’industrie agroalimentaire sur ses pratiques. « Je ne compte plus les journalistes qui nous disent n’obtenir que des refus lorsqu’ils demandent à visiter des exploitations », précise-t-elle. Une opacité que DxE France a tournée en dérision, en avril dernier, dans l’une de ses vidéos. L’association a pris au pied de la lettre une publicité de Fleury Michon, jouant la carte du bien-être animal et faisant appel à trois éleveurs porcins de la marque. En fin de spot, ces derniers appelaient les téléspectateurs à venir vérifier par eux-mêmes. « Nous en avons retrouvé un, que nous sommes allés visiter », raconte William Burkhardt. La suite est ci-dessous, dans la vidéo postée en printemps dernier…

*Pour une meilleure prise en considération de la condition animale dans l’élevage sans pour autant y mettre fin. Une différence avec L214 ou DXE France qui revendiquent l’arrêt de la consommation des animaux et des autres pratiques qui leur nuisent.