SNCF : Pourquoi aime-t-on autant le train qu’on le déteste ?

RÉSEAU FERROVIAIRE Alors que le train est la cible de critiques toute l’année, la SNCF vient d’enregistrer un été record. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Jean-Loup Delmas

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Un train SNCF
Un train SNCF — Vincent Loison/SIPA
  • La SNCF a indiqué avoir connu un été record, avec 26 millions de voyageurs.
  • Pourtant, le train est sujet à de nombreuses critiques de la part des Français, et ce tout au long de l’année.
  • Alors le train, on l’adore ou on le déteste en France ?

Le train, c’est un peu comme la famille : on s’en plaint beaucoup mais au fond, on l’aime. Critiqué toute l’année pour ses retards, ses prix, et ses wagons remplis d’enfants qui ne font que pleurer et crier, le train a pourtant connu un été record : 26 millions de voyageurs en deux mois, selon la SNCF, soit 7 % de plus que l’année passée. Alors, qu’est-ce donc que ce rapport paradoxal entre les Français et le rail ?

Première constatation : le train n’est pas aussi détesté que toutes les attaques qu’il suscite veulent bien faire croire. « Là où il reçoit le plus de critique, c’est lors d’un usage quotidien, notamment dans la grande ceinture parisienne. Lorsqu’il s’agit de prendre le train tous les jours, évidemment, on en voit les défauts. Cela représente 70 % des voyageurs, d’où cette impression de critiques constantes », reconnaît Jean-Claude Delarue, président de SOS Usagers et de la Fédération des usagers des transports et des services publics.

Des reproches sur tous les transports

Rien à voir, pour lui avec l’été : « Pour un usage vacancier, avec un TGV rapide et efficace, le train est plutôt apprécié. On a l’impression d’être en vacances dès qu’on entre dans le wagon, contrairement à la voiture, par exemple. »

Pour Yves Crozet, économiste spécialiste des transports, le train ne s’en sort en réalité pas plus mal qu’un autre transport : « Tous ont leurs reproches constants. Evidemment, lorsqu’un train a du retard, dans une société où le temps est la ressource la plus rare, cela crée des tensions. Mais on ne peut pas dire que la voiture ou l’avion sont épargnés par les critiques… »

Plus rapide et moins cher, le train redevient populaire

Le gain de temps, justement, c’est ce qui explique, selon Yves Crozet, les bons chiffres de la SNCF en juillet et en août : « C’est plus de 600 kilomètres de lignes à grande vitesse qui ont été ouvertes récemment. Le TGV, dont l’usage a augmenté de 11 %, contre 7 % pour l’ensemble du trafic ferroviaire, a donc vu ses kilomètres de rail progresser d’un tiers ! » Autre raison de ce succès estival selon l’économiste, la croissance qui augmente, et donc des ménages qui partent plus en voyage, ainsi que la politique tarifaire de la SNCF plus avantageuses : « Aujourd’hui, le train revient à peu près à 9 centimes le kilomètre, quand il était à plus de 10 centimes dans la décennie. »

Et malheureusement pour les soutiens de Greta Thunberg, l’écologie n’aurait pas grand-chose à voir dedans : « Ce serait utopiste de penser que cela a une incidence. D’ailleurs, le nombre d’usagers de l’avion augmente plus vite que le nombre d’usagers de train », tranche Yves Crozet.

Un symbole du service public

Même le passage voiture-train semble compliqué, comme l’analyse Marie Delaplace, co-responsable du master Développement et territoires à l’École d’urbanisme de Paris (EUP) : « Je ne sais pas si les Français sont prêts à abandonner leur voiture. Le développement de l’usage du train nécessite que la gestion des premiers et derniers kilomètres soit assurée. L’origine comme la destination d’un déplacement n’est jamais la gare. »

Mais du coup, ce train, on l’aime ou on profite juste du TGV et de ses avantages ? La professeure à l’EUP complexifie la chose : oui, on est attaché au train en France, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque amour pour les rails, les locomotives ou même le mode de transport en lui-même. Si on aime le train, c’est pour ce qu’il représente : « Le rapport aux trains s’inscrit surtout dans un rapport au service public. Nous tenons à nos services publics et sommes mécontents de leur dégradation. C’est vrai pour les transports publics par train, mais aussi pour l’hôpital, pour l’éducation… »

L’amour des acquis sociaux

Si l’histoire ferroviaire a ses passionnés, mais ne transcende pas les foules, c’est la prise en charge de la SNCF par l’Etat qui expliquerait cet amour qu’on a pour nos trains : « Depuis le milieu du XIXème, les infrastructures sont prises en charge par l’Etat. Le service est assuré par des compagnies privées, mais l’Etat assure une certaine forme de régulation, notamment en matière de prix. Puis, avec le Front populaire, le service public du transport de passagers s’est imposé. Cette logique d’intervention de l’Etat a été remise en question dès les années 1980 et plus encore aujourd’hui par le néolibéralisme, ce qui accroît les difficultés associées au service public. »

De quoi susciter l’amour de nos concitoyens, comme le conclut Yves Crozet : « Chaque fois qu’on s’attaque au service public, le Français a peur d’être le prochain sur la liste et qu’on touche à ses avantages. Il n’y a pas d’amour du train, mais des acquis sociaux. »