Rentrée scolaire: « Le handicap est l’affaire de tous aujourd’hui », assure Sophie Cluzel

INTERVIEW A la veille de la rentrée scolaire, la Secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées détaille à « 20 Minutes » diverses mesures qui visent à simplifier la vie des familles

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Sophie Cluzel, Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées.
Sophie Cluzel, Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées. — Secrétariat d'Etat aux personnes handicapées
  • Le handicap a été présenté comme la priorité du quinquennat d’Emmanuel Macron.
  • Pour cette rentrée scolaire, le ministre de l’Education nationale et la Secrétaire d’Etat aux personnes handicapées ont lancé plusieurs mesures censées encourager l’école inclusive.
  • Mais concrètement, que peuvent attendre les familles ? Sophie Cluzel a répondu à nos questions.

Les parents qui passent leur mercredi à courir entre kinésithérapeute et orthophoniste, qui doivent renoncer à travailler car leur enfant handicapé n’est scolarisé que deux jours par semaine, ou qui se heurtent à des enseignants ni informés ni formés sur le handicap attendent de bonnes nouvelles. La Secrétaire d’Etat aux personnes handicapées – qui connaît bien ces problématiques, puisqu’elle s’est arrêtée de travailler pour s’occuper de sa fille, porteuse de trisomie 21 – l’assure : cette rentrée devrait faire la différence. Ecoute des parents, collaboration entre Education nationale et médico-social, simplification de l’entrée et du parcours au sein de l’école des professionnels de santé… Sophie Cluzel décrypte pour 20 Minutes ces mesures qui pourraient soulager en partie les familles touchées par le handicap.

En janvier dernier, l’Unapei (collectif d’associations pour une société inclusive) nous déclarait : « Emmanuel Macron avait fait du handicap la priorité du quinquennat et pour l’instant, le compte n’y est pas. » Pensez-vous que les nouveautés de cette rentrée puissent convaincre les familles concernées ?

Les progrès sont indéniables. Pour cette rentrée, 361.500 enfants handicapés seront accueillis en milieu ordinaire, soit 23.500 enfants en plus par rapport à l’an dernier. Au-delà de cette augmentation, nous mettons en place des mesures pour offrir un vrai parcours, qualitatif, de scolarisation à ces enfants. C’est un changement en profondeur auquel le ministre de l’Education nationale et moi avons œuvré toute l’année en concertation avec les parents, les enseignants, les AESH (Accompagnants d’élèves en situation de handicap, qui ont remplacé les AVS), les associations, pour créer une palette de ressources pour tous les enfants handicapés.

En juin, vous aviez annoncé que la « cellule de réponse » mettrait 24 heures pour répondre aux familles sur le dossier de leur enfant. A quoi sert-elle concrètement ?

L’un des grands changements pour cette rentrée, c’est qu’on ne laisse pas les parents sans interlocuteur. Notamment avec une cellule d’écoute dans chaque département pour apporter une réponse à leurs demandes en 24 heures. On a également conservé le numéro national (Aide handicap école au 0 800 730 123) 100 % accessible pour les parents sourds, malentendants ou aphasiques. A la mi-juillet, il y avait eu 2.500 appels. On simplifie aussi la vie des familles, car il n’y a plus besoin de repasser devant la MDPH [Maison départementale des personnes handicapées, qui donne accès aux prestations] tous les ans. Toutes les notifications seront valables pour un cycle scolaire – pour toute la maternelle, par exemple. C’est un énorme soulagement pour les familles. Aussi, et c’est une grande première, il y a un rendez-vous obligatoire entre l’AESH et les parents dans les jours qui suivent la rentrée. Imaginez-vous confier votre enfant à une personne que vous ne rencontrez pas ! On rétablit la confiance. D’autant qu’il y a une vraie expertise parentale qu’il faut écouter.

A partir de cette rentrée, on pourra faire venir des orthophonistes libéraux à l’école et être remboursé. Comment et où ces rendez-vous vont-ils se dérouler ? D’autres professionnels de santé pourraient-ils proposer une permanence ?

On a levé tous les freins administratifs, les soins sont remboursés. Désormais, l’orthophoniste peut organiser ses temps de rééducation au sein de l’école. Pareil pour l’ergothérapeute, le psychologue… C’est du gagnant-gagnant pour la société : quand les professionnels se déplacent auprès de l’enfant, les parents peuvent reprendre un travail et arrêter de poser des RTT pour chaque rendez-vous. C’est une dynamique, une culture à construire entre médico-social et Education nationale qui va s’étaler sur trois ans. Reste qu’il y a des écoles qui ont des problèmes de locaux. Avec les dédoublements des CP, des CE1, il faut prendre en compte cette problématique de place.

Vous allez lancer une expérimentation d’équipes mobiles médico-sociale. A quoi vont-elles servir ?

Pour cette rentrée 2019, 60 équipes vont tester le dispositif avant sa généralisation prévue à la rentrée 2020. L’idée, c’est qu’un duo, composé d’ un éducateur spécialisé et d’un psychologue, vienne en appui des écoles quand un enfant, qui n’a pas d’accompagnement ou de bilan posé, montre des troubles de comportement. Et peut parfois perturber la classe. Pour ne pas laisser l’enfant, l’enseignant ou la famille démunis, l’équipe sera mobilisée pour trouver des solutions.

L’Education nationale propose une plateforme numérique aux enseignants. Mais est-ce suffisant pour gérer une classe au quotidien avec un ou deux élèves handicapés ?

On travaille actuellement sur la formation initiale des professeurs des écoles. Sur la formation continue, on outille les enseignants avec la plateforme Cap Ecole Inclusive, où ils trouveront des ressources pédagogiques pratico-pratiques et d’appui à la formation, pour faire une adaptation auprès d’un enfant ayant des troubles d’apprentissage, par exemple. Elle propose aussi une carte interactive pour trouver les personnes « ressources » à proximité, comme les enseignants spécialisés, dont le nombre double. On organise aussi des formations départementales avec à la fois les enseignants et les AESH, pour une meilleure collaboration.

Quelle est votre priorité pour cette année ?

Accélérer les délais de traitement au sein des MDPH pour un besoin de compensation, quel qu’il soit. Les écarts peuvent être de 2 à 10 mois d’un département à l’autre. Ce n’est plus entendable. Ce qui m’importe, c’est d’avoir un impact sur la vie des familles.

Un sondage Harris Interactive du 24 août pour trois associations de personnes handicapées montre que les Français sont très largement favorables à une scolarisation en milieu ordinaire des enfants handicapés. Mais cette proportion est seulement de 70 % pour les enfants autistes ou avec une déficience intellectuelle… Comment lutter contre ces stéréotypes ?

Cette acceptation, elle est encore sous la forme d’un « oui, mais ». Il faut travailler sur l’école, mais aussi dès la crèche. L’école inclusive, c’est le creuset de notre société inclusive. Il faut qu’on s’acculture à la différence pour que chacun trouve sa place.

Vous êtes mère d’une jeune femme trisomique, et avez longtemps milité dans les associations pour faire avancer cette société inclusive. Quel effet cela a-t-il sur votre regard de femme politique ?

Ces angoisses de rentrée, je les ai vécues pendant dix-huit ans ! Ma connaissance des attentes des familles est un réel aiguillon. Elles doivent être au cœur de nos décisions. La société est en train de changer, car le handicap est l’affaire de tous aujourd’hui. Même si cela n’avance jamais assez vite pour une famille en attente de solutions…