Urbanisme : Café, agriculture, fête… Les friches « sont des espaces mixtes qu’on trouve difficilement ailleurs »

INTERVIEW Quand des lieux à l’abandon sont récupérés par des collectifs pour proposer des espaces de convivialité

Propos recueillis par Lucie Bras

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Les Grands Voisins se sont installés dans l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris.
Les Grands Voisins se sont installés dans l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris. — C. LEMKE/20MINUTES
  • Les friches, appelées lieux d’urbanisme transitoire, rassemblent des activités très diverses dans des bâtiments à l’abandon.
  • Les villes encouragent de plus en plus ces projets, témoins du dynamisme associatif.
  • « 20 Minutes » a interrogé Cécile Diguet, urbaniste et autrice d’un rapport sur le sujet.

S’installer dans de vieux immeubles, sur des chantiers ou des terrains vagues pour faire revivre les lieux. Cette pratique s’appelle l’urbanisme « transitoire » ou « temporaire ». Elle consiste à occuper provisoirement des lieux publics ou privés, quand leur aménagement tarde à se réaliser. Dans plusieurs grandes villes françaises comme Lyon, Paris, Marseille ou encore Rennes, ces friches se multiplient : on y boit un café, on y visite des expositions ou on y habite, toujours de manière passagère. Et la tendance semble se confirmer : lundi 26 août, la ville de Paris a signé une charte destinée développer cette pratique. Cécile Diguet, urbaniste et autrice d’un rapport sur le sujet, a répondu aux questions de 20 Minutes.

Quel est l’intérêt pour la ville de Paris de s’investir dans l’urbanisme temporaire ?

Pour la ville, l’intérêt est de répondre à des besoins sociaux qui ne sont pas satisfaits. Ces projets montrent un dynamisme associatif, pour faire bouger la ville. C’est aussi l’occasion de ne pas laisser de terrains vagues à côté des habitants, de montrer qu’on prend soin de leur qualité de vie. Pour le propriétaire aussi, c’est avantageux : le site est utilisé, gardienné et entretenu alors qu’il pourrait se dégrader. La charte signée par la ville de Paris rassemble beaucoup d’acteurs institutionnels, d’aménageurs et ça donne un signal fort pour aux occupeurs, les porteurs de projets. Ça vient avaliser une démarche en construction qui se pérennise.

Quand on parle d’occupation temporaire d’un bâtiment, on pense souvent au squat. En quoi est-ce différent ?

La toute première différence, c’est que c’est dans le cadre de conventions d’occupation légales, contrairement au squat. Souvent, dans les squats, il y a une notion de logement : les gens y habitent. On retrouve rarement cela dans l’urbanisme transitoire. Mais on trouve aussi des points communs : comme dans les squats, ce sont des collectifs qui portent ces projets, et pas des individus.

D’où vient ce type d’initiative ? De la lenteur de l’avancement des projets immobiliers ?

Ces projets naissent d’abord du constat qu’il y a beaucoup d’espaces vacants non utilisés : c’est difficile à évaluer mais on comptait environ trois millions de mètres carrés de bureaux vacants en Ile-de-France en 2017. Dans certains endroits, l’espace devient une ressource de plus en plus convoitée. A Paris par exemple, les prix de l’immobilier ont été multipliés par trois en vingt ans.

En parallèle, la durée des projets d’aménagement s’est allongée, ils durent parfois jusqu’à quinze ans. Avant, on étendait la ville sur des terres agricoles à l’extérieur, c’était facile. Mais maintenant, on refait la ville sur elle-même, on la transforme de façon plus fine. On se heurte alors à de nouvelles questions comme la pollution des sols, les terrains militaires ou industriels. Plutot que de geler ces lieux, on peut les occuper, c’est ça qui est intéressant.

Que trouve-t-on dans ces lieux temporaires ?

On peut trouver de l’hébergement d’urgence, comme aux Grands Voisins (Paris, 14e), de l’économie sociale et solidaire, des espaces de création artistique, comme la Gare des Mines (Paris, Porte d’Aubervilliers) ou le 6B (Saint-Denis), de l’agriculture urbaine à la Prairie du canal (Bobigny) ou à la pépinière des Groues (Nanterre). On y trouve aussi  des activités de fête, de convivialité, des espaces de réunion. Souvent ça se mélange, et c’est ça qui est intéressant. Dans l’urbanisme, on a un fantasme de la mixité des usages : mais c’est très dur à mettre en place car les promoteurs se spécialisent dans les bureaux, le logement. Là, ce sont des espaces assez mixtes qu’on trouve difficilement ailleurs.

Vous avez cité de nombreux espaces qui se trouvent en majorité en région parisienne. Cette pratique se développe-t-elle aussi ailleurs en France ?

Bien sûr. Il y a pas mal de choses à Lyon (L’autre soie), il se passe des choses à Marseille (Coco Velten), qui est une ville très volontaire sur l’urbanisme transitoire, et à Rennes (Hotel Pasteur). Des projets sont dans les tuyaux à Reims, Marseille et en banlieue parisienne. On remarque que la pratique se diffuse aussi au sein des acteurs institutionnels.

Que répondez-vous aux critiques sur ce type de lieux, notamment qu’ils sont trop « bobos » ?

Certains projets, souvent les plus visibles, ont derrière eux des grandes entreprises qui ont les moyens de communiquer, comme la SNCF avec Grand train et Ground control (Paris). Ce sont des projets très axés sur la restauration et le bar, où les pintes sont à 8 euros. A ce moment-là, les gens disent que c’est inaccessible aux gens du quartier. L’équilibre est dur à trouver mais il ne faut pas se focaliser sur un seul projet, car il en existe énormément. A Montreuil, il existe un café associatif qui répond à un besoin local, pas du tout bobo. Les banlieues sont très motrices et proposent des projets très divers, pas seulement à destination d’une classe créative, jeune et branchée.

Comment faire pour monter son lieu temporaire ?

Si on est un porteur de projet, il faut avoir un bon contact avec le propriétaire, et trouver le bon modèle économique. C’est la question essentielle sur ce type de projet. Soit on paye juste les charges, soit on paye les charges plus un loyer au propriétaire. Selon le prix du loyer, on ne fait pas les mêmes activités. Il y a plein de paramètres à prendre en compte : la durée, le coût du loyer, la perspective de faire un espace ouvert au public ou pas. L’intérêt de cette forme d’urbanisme est de créer des espaces de liberté : il faut donc faire confiance aux occupants, pour que ces lieux restent uniques et gardent leur créativité et leur âme.