Grève aux urgences : Pourquoi les urgentistes sont peu nombreux à manifester dans la rue

SOCIETE Alors que les services d’urgence n’ont jamais été autant en grève dans toute la France, les cortèges d’urgentistes en colère sont peu remplis pour plusieurs raisons

Francois Launay

— 

Les personnels des urgences étaient peu nombreux à manifester mardi à Lille
Les personnels des urgences étaient peu nombreux à manifester mardi à Lille — F.Launay/20 Minutes
  • Deux cent dix-sept services d’urgences sont en grève dans toute la France.
  • Pourtant, les manifestations d’urgentistes en colère peinent à rassembler.
  • Un manque d’exposition qui s’explique pour plusieurs raisons et qui ne veut pas dire que le mouvement s’essouffle.

C’est l’un des paradoxes de la grève des urgences. Si le mouvement est largement suivi en France avec 217 services d’urgences en grève sur tout le territoire (selon le collectif Inter-Urgences), il a du mal à exister dans la rue. Pour le grand public qui ne fréquente pas les urgences, difficile de se rendre compte du degré de colère, de saturation et de l’exaspération du personnel soignant.

Comme mardi à Lille où ils étaient une petite cinquantaine à manifester devant la mairie, les cortèges de blouses blanches sont peu fournis. Et pour cause, même en grève, le personnel hospitalier n’a pas le droit de quitter son poste et donc de ne pas travailler.

« On est très peu visibles à l’extérieur des urgences »

« Chez nous, sur chaque journée de grève, l’ensemble du personnel est assigné et payé car on travaille. On est officiellement grévistes mais assigné en poste ce qui fait que l’impact est quasi nul pour les patients car on a une conscience professionnelle. On se promène avec un brassard en grève mais ça ne nous empêche pas de remplir nos missions. Mais du coup, on est très peu visibles à l’extérieur des urgences », reconnaît Cédric Givaudan, assistant de régulation médicale (ARM) depuis treize ans au CHU de Lille.

Comme lui, ils sont une cinquantaine d’ARM (ceux qui répondent aux appels quand on contacte le SAMU) à s’être déplacés pour réclamer une prime de 100 euros. Récemment octroyée au personnel des urgences par Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, pour calmer la fronde, elle ne concerne pas ceux qui ne sont pas en contact physique avec les patients. Mais difficile de faire entendre ses revendications en étant si peu nombreux.

Les gens manifestent sur leurs jours de repos

« Pourtant, réunir 50 personnes comme on le fait aujourd’hui, c’est immense pour nous », poursuit Cédric Givaudan. Car avec le statut particulier de gréviste à l’hôpital, il est compliqué de mobiliser des gens qui viennent manifester sur leurs heures ou jours de repos.

« Ce n’est pas comme dans une usine où on ferme la porte et on met un piquet de grève. Là, ils ne peuvent pas quitter leur poste, ce n’est pas possible. Heureusement pour les malades, les personnels sont des gens sérieux qui sont capables de se décarcasser pour continuer avec deux bouts de chandelle. C’est pour ça que le gouvernement ne bouge pas trop. Il se dit que de toute façon ces gens continueront toujours à travailler », reconnaît Marie-Christine Staniec-Wavrant, adjointe au maire de Lille et ancienne salariée du CHU de Lille.

L’argent débloqué par le gouvernement n’a pas éteint la colère

En l’absence de Martine Aubry, maire de Lille et présidente du conseil de surveillance du CHRU, retenue pour raisons personnelles, c’est elle qui est venue recueillir les doléances des manifestants qui tentent d’exister dans la bataille de la communication face à un gouvernement rompu à ce type d’exercice.

Pointés du doigt par plusieurs grévistes, les médias ont de leur côté rarement accès aux urgences pour rendre compte de la situation. Pourtant, la colère reste très forte. Malgré une enveloppe de 70 millions débloquée en juin par le gouvernement pour répondre à la crise, le nombre de services d’urgence en grève augmente sur le territoire. Sans que l’opinion publique ne s’en aperçoive réellement.

Vers de plus grands coups médiatiques ?

« En 1995, on avait réussi à mettre au moins 600 personnes dans la rue. Aujourd’hui, les gens ont aussi plus de mal à se mobiliser. Ils laissent ce travail-là aux syndicats », constate Etienne Martinot, responsable syndical (FO) au centre hospitalier d’Arras.

Dans un contexte où il est compliqué de mobiliser pour diverses raisons, il reste la possibilité de frapper un grand coup médiatique. Après multitude de chansons humoristiques pour faire part de leur malaise, les urgentistes sont prêts à aller plus loin pour faire bouger le gouvernement.

« C’est de plus en plus compliqué de se faire entendre. En 1992, on avait réussi à obtenir des choses en finissant par attacher une centaine de lits [vides] dans les rues de Paris. Ce n’est pas normal. Pour l’instant, on a essayé l’humour, ça commence à les embêter un peu. Il faut voir si on ira jusqu’au bout. Il y a plein de points de pression mais on aimerait ne pas en arriver à ces extrémités-là. Par contre, on ne lâchera pas. On souffre depuis trop longtemps. Ça fait vingt ans qu’on subit ça. Il faut arrêter », exhorte Yves Vercruysse, infirmier aux urgences du CHU de Lille depuis 28 ans.

Message envoyé à ceux qui pensent que le mouvement s’essouffle. S’ils sont peu présents dans les rues, les urgentistes sont toujours en colère. De quoi annoncer une rentrée sociale compliquée pour le gouvernement.