L’essor des stations balnéaires : La Baule et son pari réussi des sports et du divertissement

TOUS A LA PLAGE (5/5) « 20 Minutes » prend le train des vacances et remonte aux origines des spots du littoral français les plus emblématiques

Fabrice Pouliquen

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Le 20 août 1925, le journal L'Excelsior vante la Baule, «plus belle plage d'Europe», auprès de ses lecteurs.
Le 20 août 1925, le journal L'Excelsior vante la Baule, «plus belle plage d'Europe», auprès de ses lecteurs. — Retronews / Excelsior
  • Cet été, 20 Minutes se replonge dans les débuts des stations balnéaires françaises, en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.
  • Ce lundi, cap sur La Baule, passée d’une dune déserte dans les années 1870, à la station balnéaire française en vogue dans les décennies 1920 et 1930.
  • Un « miracle », écrivait en 1927 Le Figaro. Ou plutôt le choix payant de la station balnéaire de miser, très vite, sur les activités sportives et familiales ?

avLa Baule bien mieux que Deauville… Pour le reporter du quotidien L’Excelsior, dépêché sur place le 26 août 1926 pour raconter le formidable essor de la station balnéaire en vogue, c’est tout vu. « La Baule est exceptionnellement favorable comme situation et comme climat, écrit-il. […] Bien qu’il n’y ait guère plus de trois cents kilomètres de distance entre Deauville et La Baule, on ressent dès l’arrivée, combien l’atmosphère de l’Océan diffère de l’atmosphère de la Manche : un ciel bleu d’une pureté admirable et comparable au ciel méditerranéen, une mer splendide assagie, l’odeur exquise qui se dégage de nombreux pins… »

Une succession de dunes quasi désertiques avant 1879

De quoi faire rougir les Baulois ? Pas sûr. Car dans cette décennie 1920 et la suivante, la station de Loire-Atlantique collectionne les articles élogieux. Le Figaro du 21 août 1927 parle même du miracle de la Baule pour expliquer « comment en peu de mois, une station presque inconnue est devenue une ville d’eau à la renommée mondiale ».

Quelques mois, le quotidien exagère un peu. « Mais pendant une grande partie du 19e siècle, La Baule n’est encore qu’une succession de dunes de sables à trois ou quatre kilomètres à pied du bourg d’Escoublac, décrit Johan Vincent, historien spécialiste du tourisme, chercheur associé au laboratoire Temps Mondes Société (TEMOS) , et auteur avec Philippe Clairay d’ une étude sur « le développement balnéaire breton ». Seules les extrémités de la plage, du côté du Pouliguen et de Pornichet, où des petites communautés de baigneurs se sont installées, font exception. »

L’ouverture du chemin de fer Saint-Nazaire – Le Croisic

Pourtant, des stations balnéaires ont déjà éclos à cette époque, parfois même depuis plusieurs décennies. Boulogne et Dieppe, les historiques, mais aussi Arcachon, Deauville, les Sables d’Olonnes et même la toute proche Pornic. Pour que l’histoire de La Baule démarre véritablement, il faut attendre l’ouverture de la ligne de chemin de fer Saint-Nazaire – Le Croisic, en 1879, et que son principal actionnaire, le comte Jules-Joseph Hennercart, découvre ce site vierge superbe et facilement exploitable. « Il se dit qu’il va pouvoir créer " sa " station balnéaire », reprend l’historien.

Mélanie Tartoué invite à ne pas se tromper sur les intentions de Jules-Joseph Hennecart. « Il voulait une station familiale, discrète, avec des villas cachées dans la nature et la végétation », assure cette Bauloise à l’origine du site internet la Baule Sépia, qui retrace l’histoire de la station à travers 3.300 cartes postales.

Il n’empêche, en association avec le comte Edouard Darlu, Jules-Joseph Hennercart s’efforce de faire grandir la station, en fédérant les propriétaires terriens autour du projet, mais aussi à coups de réclames dans la presse nationale. Ainsi, le 30 avril 1882, Le Figaro annonce l’ouverture prochaine de la nouvelle saison à La Baule, « station balnéaire en plein développement » et « qui se couvre comme par enchantement de villas charmantes ».

Délaisser les soins pour miser sur les divertissements

La mode est alors aux bains de mer – notamment pour leurs bienfaits supposés sur la santé. La Baule tente de surfer sur cette tendance. L’Institut Verneuil, un centre de soins pour enfants fortunés, est inauguré le 28 septembre 1896, raconte La Baule Sépia. Mais l’affaire se révèle être un gouffre financier et l’établissement de cinq étages devient en 1902 L’Hôtel Royal, un établissement de luxe avec casino. Tout un symbole ? « La Baule délaissera rapidement les établissements médicaux pour se concentrer sur les activités familiales et de divertissement », confirme Johan Vincent.

C’est tout l’avantage de cette station balnéaire : être bâtie autour d’une plage plane de près de 10 km qui permet d’accueillir et de tester de nombreuses nouvelles activités. « Dès 1913, La Baule a ainsi son club de plage qui propose des activités axées sur le sport et l’entretien du corps », illustre Johan Vincent. Mais c’est surtout au lendemain de la Première Guerre mondiale que l’historien date le changement de dimension de la station balnéaire de Loire-Atlantique. « Sous l’égide de François André [le fondateur du groupe Lucien Barrière], précise-t-il. Déjà propriétaires de plusieurs hôtels et de casinos, dont celui de Deauville, François André rachète en 1923 L’Hôtel Royal, y développe l’activité casino et organise en parallèle des animations pour promouvoir la station. »

La Baule mondaine qui rivalise avec les stations méditerranéennes

De familiale, la Baule devient station mondaine, avec ses concours d’élégance, ses rallyes automobiles, ses courses de natation et concours hippiques, ses bals à Ker-Causette, le point de rendez-vous à la mode dans ces années folles… Quant au meeting international d’hydravion, organisé les 14 et 15 décembre 1929, il est annoncé en grande pompe par la presse nationale. Et pour cause, « c’est la première fois, depuis 1913, qu’un meeting réservé aux hydravions est organisé en France », rappelait Le Petit Parisien, le 12 septembre 1929.

Cet accent mis sur les sports et le divertissement fait mouche. Le Figaro applaudit en tout cas la stratégie, le 16 août 1934, dans une pleine page consacrée à La Baule. « Sur beaucoup de plages, la mer n’est qu’un prétexte au bain de soleil. On ose à peine s’y baigner, écrit le journaliste. […] A la Baule, la mer sert à quelque chose. Elle n’est pas seulement un décor à des villas, des palaces et un casino. Elle se prête docilement aux fantaisies des baigneurs. » Quelques lignes plus loin, Le Figaro proposera même de renommer l’endroit « côte des sports ou de la jeunesse ».

Cette entre-deux-guerres marquerait alors l’âge d’or de la station balnéaire. Johan Vincent n’aime pas beaucoup ce terme. « Mais, à cette période, La Baule a supplanté des stations plus anciennes, dont Pornic, et rivalise avec les sites balnéaires de la Méditerranée », convient-il.

Dans l’après-guerre, le virage des immeubles collectifs

Dans l’après-guerre, La Baule prendra un nouveau virage encore. Des villas sont rasées pour être remplacées par des immeubles collectifs qui formeront, petit à petit, un alignement le long du front de mer. « Aujourd’hui, ce choix paraît incompréhensible, raconte Mélanie Tartoué. Mais il s’explique par la nécessité, pour La Baule, de s’adapter aux nouveaux modes touristiques, aux nouvelles attentes des vacanciers. » « Non seulement, il faut pouvoir accueillir un nombre croissant de touristes, mais peu veulent aussi consacrer du temps à entretenir une villa », précise Johan Vincent. « On veut vivre comme en Californie, dans des immeubles flambant neufs avec tout le confort », reprend Mélanie Tartoué.

La Baule en paie-t-elle les frais aujourd’hui ? Johan Vincent range en tout cas la station balnéaire parmi celles qui ont réussi, « notamment par cette capacité à pouvoir se réinventer », précise-t-il. D’ailleurs, « le charme de l’ancien est de retour, en particulier dans les petites avenues derrière le front de mer, assure Mélanie Tartoué. De nombreuses villas sont restaurées, modernisées, voire agrandies tout en conservant leur cachet d’origine. » Le début d’une nouvelle ère pour la Baule ?

*Johan Vincent est aussi l'auteur de Tourisme et Grande Guerre (coordination avec Yves-Marie Evanno) qui sortira le 3 septembre, et de Here comes the sun. Tourisme et mouvement des Gilets jaunes, sorti en juillet.