«J'ai profité pleinement», «se détacher de la pression»... La déconnexion numérique pendant les vacances est-elle vraiment utile?

ECRANS Les vacances approchent de leur terme, et certains ont profité de la coupure pour limiter leur usage du smartphone

Oihana Gabriel

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Illustration de deux personnes avec un smartphone.
Illustration de deux personnes avec un smartphone. — Pixabay
  • Alors que de plus en plus de spécialistes alertent sur les effets néfastes des écrans et des réseaux sociaux sur notre anxiété, nos yeux, notre sommeil, certains profitent des congés d’été pour déconnecter.
  • 20 Minutes a interrogé ses lecteurs pour savoir comment ils avaient vécu cette expérience.
  • Reste que la déconnexion doit être adaptée aux usages de chacun et surtout être une limite et non une interdiction, nous expliquent deux spécialistes des pratiques numériques.

Les doigts de pieds en éventail, un livre à la main… et le smartphone éteint. Valentine, 23 ans, fait partie des nombreux vacanciers qui ont tenté, pendant la coupure estivale, de tenir leur téléphone loin de leur œil, de leur pouce et de leur cerveau. « J’ai essayé de me déconnecter des réseaux (Instagram, Snapchat.) et même de tout appel et SMS cet été, lors de mes vacances à Marrakech. Je dis "essayé", car je n’arrivais pas totalement à résister à l’envie de partager certains de mes clichés le soir. Néanmoins, j’étais plutôt heureuse de réussir à passer la journée en excursion et à la piscine sans me soucier de mon téléphone, de l’heure et de qui aurait pu me joindre… Quel bonheur, j’avais vraiment l’impression de décompresser et de profiter pleinement de chaque moment passé ! »

Une adolescente consultant son smartphone
Une adolescente consultant son smartphone - Pixabay

Selon une étude de Next Content pour Liligo, en 2016, seulement 19 % des vacanciers français ont cherché à se déconnecter pendant leurs voyages. C’était surtout le cas des seniors : 25 % des plus de 60 ans, contre 17 % des moins de 40 ans. Et pourtant, nombre de médecins et articles conseillent aux Français de profiter des vacances pour soigner leurs yeux, leur dos, leur pouce et leur anxiété en évitant réseaux sociaux, actualité et jeux vidéo.

« Réapprivoiser la réalité »

A chacun sa consommation (problématique ou non, bien sûr)… et ses techniques. Matthias, un autre internaute qui a répondu à notre appel à témoignages, explique : « J’ai regroupé mes applications professionnelles dans un dossier à la fin de mon téléphone, coupé toute notification, tandis que Facebook avait déjà été désinstallé. »

Et même quand on n’est pas addict à Twitter, l’été peut être propice pour prendre un peu de distance par rapport à son portable. « C’est important de se ménager des moments où on arrive à réapprivoiser la réalité sans écran, souligne Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des pratiques numériques. L’été reste une période où l’on voyage parfois loin, longtemps… et en famille. » L’occasion de partager en « vie réelle » plutôt que virtuelle, donc.

Déconnecter pour mieux reconnecter avec les siens

Pour Norbert, un autre internaute, la solution est plus radicale : séjourner dans une zone blanche constitue « le dernier rempart contre le bracelet électronique connecté. Celui-là même qui peut sauver une vie et la détruire à petit feu. La zone blanche est l’ultime expérience, la fuite extrême, celle qui régénère, qui ressource. La seule contrainte est alors de vivre entouré des siens, de revenir aux choses essentielles, de prendre le temps et de se détacher l’espace de quelques jours de cette pression viciée et tellement souvent inutile et dangereuse. »

Et même quand on séjourne seul, les vacances peuvent servir de sas de décompression. Catherine, retraitée de 66 ans, a, elle, choisi de passer une semaine dehors, à faire du sport plutôt que de paresser devant la télévision à Aix-les-Bains. « Une semaine à ne rien faire, si ce n’est qu’à vagabonder seule, par ci et par là, à prendre le temps de regarder l’architecture, se documenter sur l’Histoire. Je suis revenue pleine d’énergie et prête à recommencer l’an prochain. » S’éloigner des écrans, c’est, pour beaucoup de Français, l’occasion de reprendre une activité sportive, regarder autour de soi… et même de méditer. « Déconnecter permet de se réancrer au réel, au sensoriel, au corps, confirme Vanessa Lalo. D’un point de vue neuropsychologique, notre cerveau conserve un mode "par défaut" qu’on peut ressentir. Quand on ne fait rien, notre cerveau s’apaise. »

Une hyperconnexion qui cache un problème

Le problème, relève le psychanalyste et spécialiste des pratiques numériques Michael Stora, c’est justement qu’une cure de rien peut parfois souligner combien on se sent seul ou mal. Et mettre en mode avion son précieux appendice peut s’avérer douloureux pour certains…

« Si le portable a une fonction de prothèse pour aller mieux, une sorte de Prozac interactif, le consommateur va découvrir que son hyperconnexion vient masquer un vrai souci. Qu’on est workaholic, par exemple, ou qu’il existe un problème au sein de la cellule familiale ou du couple. Ou encore qu’on souffre d’un problème psychologique. La tendance, c’est d’accuser l’écran d’être à l’origine de tous les problèmes. Parfois, dans une famille, le souci, c’est plus la communication déficiente avec son adolescent que sa consommation de jeux vidéo… »

Limiter, pas interdire

Ces deux spécialistes des pratiques numériques mettent en garde contre une injonction globale, car chacun consomme différemment. « Il faut surtout se connaître. Si vous savez que vous serez moins angoissé de reprendre en ayant fait du tri dans vos mails professionnels, il ne faut pas s’interdire de le faire, mais trouver sa formule. Par exemple, regarder ses mails uniquement entre 9h et 10h », conseille la psychologue.

« Les recommandations généralisées me paraissent déplacées et contreproductives, parce que culpabilisantes », prévient Michael Stora. Qui rappelle qu’en addictologie, de plus en plus de spécialistes prônent la consommation raisonnée plutôt que le sevrage brutal. « Les ayatollahs qui prônent le zéro écran en font un objet de transgression d’autant plus excitant ! » Et l’auteur d’Hyperconnexion* d’ironiser : « La digital détox est devenue un business : ritualiser le fait de mettre son mobile dans un coffre, ça n’a pas d’intérêt » Même son de cloche du côté de Vanessa Lalo : « Je ne suis pas tellement favorable à la notion de déconnexion, encore moins à cette tendance de semaine sans écran. La question, c’est limiter, pas interdire. » D’autant que le smartphone peut s’avérer encore plus utile en voyage quand on est perdu en montagne, quand on a besoin d’un assistant traducteur dans un pays lointain ou qu’on veut transférer quelques photos du Machu-Pichu.

Une hygiène de vie numérique pour l’année

Paradoxalement, déconnecter l’été risque d’esquiver les bonnes questions. « Cette passion pour la déconnexion l’été me fait sourire, c’est tout au long de l’année qu’on peut décider, à certains moments, de mettre tous ensemble les portables dans un panier pour éviter de les consulter, de dîner sans télé et sans téléphone, de limiter la consommation de Netflix », liste Vanessa Lalo. D’autant que vivre ses vacances comme une phase de régime numérique risque de vous encourager à vous précipiter dans les bras de Facebook dès le retour au bercail.

« Mais profiter de ses congés pour réfléchir à ses besoins véritables, à ce réflexe parfois compulsif, à cette effraction, à ce qui nous angoisse ou nous apaise, c’est beaucoup plus intéressant », assure la psychologue. Et engageant. « En vacances, avec d’autres repères, il est plus facile de décrocher, mais c’est souvent le quotidien qui pose problème, reprend-elle. Prendre un nouveau rythme, trouver une autre hygiène de vie pour continuer cette procédure le reste de l’année, c’est un autre pari… Pour consommer moins, mais mieux. »

* Hyperconnexion, Larousse, août 2017.