Violences policières: «Les "gens d’en bas" disent: "Cette police, elle n’est pas là pour nous"»

INTERVIEW La confiance des Français en leur police est basse, et ce n’est pas nouveau, rappelle Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS. Selon lui, l’affaire Steve Maia Caniço ou les violences policières contre les « gilets jaunes » aggravent la situation

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Depuis plusieurs mois, la question des violences policières s'est un peu plus imposée dans le débat public. (illustration)
Depuis plusieurs mois, la question des violences policières s'est un peu plus imposée dans le débat public. (illustration) — KENZO TRIBOUILLARD / AFP
  • Dans les manifestations d’hommage à Steve Maia Canico, mort noyé dans la Loire après une intervention policière contestée le soir de la Fête de la musique, l’hostilité envers la police est forte.
  • Ce n’est pas un sentiment nouveau, explique Sebastian Roché, du CNRS. Les Français jugent durement leur police, comparé aux autres pays de l’Union européenne. Ils l’estiment même « discriminatoire ».
  • D’après lui, la confiance ne peut se rétablir que si le gouvernement en fait une priorité politique. Ce qui a été accompli dans d’autres pays avec succès.

« Tout le monde déteste la police », c’est ce qu’on pouvait entendre, notamment, dans les cortèges d’hommage à Steve Maia Caniço, cet homme de 24 ans, retrouvé mort dans la Loire, à Nantes. Il y était tombé le soir de la Fête de la musique après une intervention controversée de la police, quai Wilson, qui indigne une partie de la France et de la classe politique.

Si ce genre de slogan n’est pas nouveau, ils se font entendre avec une force nouvelle ces dernières années. La mort de Rémi Fraisse, à Sivens, en 2014 y est sans doute pour quelque chose. Mais ce sont surtout les violences policières qui ont émaillé le mouvement des « gilets jaunes » qui semblent avoir porté un coup à la confiance que porte la population dans sa police. Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de De la police en démocratie, rappelle à 20 Minutes que la défiance, si elle s’est sans doute aggravée récemment, n’est pas neuve et qu’elle est intimement liée à des choix politiques.

L’hostilité envers les forces de l’ordre, ce n’est pas très nouveau, y compris en France, dans des manifestations souvent marquées à gauche. Mais y a-t-il eu un changement ces derniers mois ?

Il y a eu cette confrontation durable avec le mouvement des « gilets jaunes ». C’est quelque chose qui était sans précédent dans la durée. Et, du côté des forces de l’ordre, par un usage d’armes intermédiaires (LBD, grenades…) jamais connu à un tel niveau d’engagement. On a donc eu des milliers de projectiles tirés sur les gens, avec des dizaines de personnes qui ont des blessures irréversibles et qui touchent une partie de la population qui n’est pas habituée à recevoir ces projectiles.

Jusque-là, on avait plutôt un engagement dans les quartiers pauvres des grandes métropoles. Là, c’était la France des villages et des villes moyennes, essentiellement des gens ordinaires, des classes moyennes blanches. Et ça c’est nouveau. Les gens étaient surpris, ils n’avaient pas d’antériorité ou de tradition. Dans les quartiers pauvres il y a une tradition d’hostilité à la police qui se transmet de génération en génération. Ce n’est pas propre à la France, mais au-delà de ces quartiers, ce n’est pas du tout le cas.

Avec cette nouvelle population touchée par des violences policières, peut-on dire que la confiance est, sinon rompue, en tout cas dégradée entre la population et sa police ?

On n’a pas de mesure récente. Mais à partir de ce qu’on connaît des causes de la méfiance dans la police, on peut dire que c’est assez probable. D’abord les gens n’ont pas confiance dans le ministre de l’Intérieur lui-même. Or, c’est un élément important de la confiance dans la police : quand vous faites confiance au chef de la police, vous faites plus confiance aux personnes qui travaillent dans la police. Ensuite, classiquement, il y a ce qu’on appelle les « antécédents de la confiance », c’est lié à la qualité de la relation avec la police. Et là, on peut dire sans se tromper que cette relation a été particulièrement tendue et très hostile, même s’il y a des variantes.

La séquence des « gilets jaunes », par exemple, crée des expériences négatives chez les blessés. Quand on a ce type d’expérience, dans les études, on remarque qu’on a un niveau de confiance et de légitimité plus faibles. Cela concerne les participants directs. Au-delà, vous avez les sympathisants, qui vont également critiquer la police. Et puis ceux opposés au mouvement vont avoir une opinion positive, soutenir la police. Ceux-là n’ont pas disparu, il ne faut pas imaginer qu’aujourd’hui 90 % des Français sont contre la police.

L’affaire Steve Maia Caniço peut-elle renforcer ce sentiment négatif ?

Ça vient s’additionner. On a un niveau de confiance dans la police, en France, qui est médiocre. On ne peut pas mesurer la confiance dans la police comme le font les sondages en demandant « avez-vous confiance dans la police ? ». Pour mesurer la confiance il faut mesurer la « croyance qu’on a que quelqu’un va faire quelque chose ». Des dispositifs d’enquête existent pour mesurer la confiance et, en général, en France, on a un « niveau diffus de soutien à l’institution ».

Sur les 27 pays de l’Union européenne, la France fait partie du bas du dernier tiers. Si on prend par exemple la satisfaction sur le dépôt de plainte, la France est très bas. Si on demande aux gens s’ils ont le sentiment que la police traite les différentes catégories sociales de la même manière, la France est l’un des pays où la police est la plus mal notée de l’Union. Ce qui s’est passé avec les « gilets jaunes » et le reste n’est pas de nature à renverser ces jugements-là.

Donc la défiance elle est là depuis déjà longtemps…

Oui la défiance est élevée, notamment par rapport à l’égalité devant à la police. Même les gens blancs, qui n’habitent pas en banlieue sont à peu près pour moitié à dire qu’en France la police est « raciste » ou au moins « discriminatoire ». Sur la question de l’égalité ethnique ou socio-économique, les « gens d’en bas » disent : « Cette police, elle n’est pas là pour nous. »

Vous dites que la France est plutôt dans le bas du classement de l’Union européenne. Chez nos voisins il y a des relations à la police qui sont tout à fait différentes ?

Oui, on a commencé à explorer ça. On a commencé à mesurer chez des dizaines de milliers adolescents de plusieurs grandes villes de France et d’Allemagne les relations à la police pour essayer d’avoir une image plus précise de ces relations. D’abord la police allemande apparaît plus égalitaire dans son traitement. Elle fait moins de différence si, par exemple, vous êtes d’origine turque ou européenne, pauvre ou riche. Les gens le ressentent. Les niveaux de confiance dans la police entre les Allemands d’origine turque et ceux d’origine européenne sont très proches. En France, entre les Français d’origine européenne et ceux originaire d’Afrique du nord, il y a une très grosse différence dans le niveau de confiance.

Les polices ont à peu près les mêmes missions un peu partout dans l’Union européenne, car c’est à peu près le même Etat de droit partout, mais la manière de faire la police est différente. On a beaucoup dit ça ces derniers mois au sujet de la gestion des manifestations où, en Allemagne par exemple, on cherche des alternatives à la confrontation. Les LBD y sont interdits dans 15 des 16 Landers, il y a une autre manière de faire du maintien de l’ordre, on y fait beaucoup moins de contrôles d’identité.

Ces manières de faire ce sont des choses anciennes, plus ou moins culturelles, ou il s’agit d’une prise de conscience plus récente de la nécessité de changer ses méthodes ?

C’est une évolution. En France comme en Allemagne, au sortir de la guerre il y a eu une sorte de remise à zéro. En Allemagne il y a eu une refonte totale du système de police. En France, il y a également eu une refonte, probablement plus partielle, mais il y a quand même eu une épuration policière pour la première fois de l’histoire. Mais les Allemands ont été plus attachés à la protection des libertés fondamentales. Ils ont progressivement consolidé ces fondations de l’après-guerre, là où la France n’a pas autant évolué. On le voit pour le maintien de l’ordre : il y a vingt ans, les Allemands ont engagé une réflexion sur « comment on fait mieux ». Idem sur les contrôles d’identité. La France ne s’est pas engagée dans cette réflexion.

Comment ça se restaure la confiance entre une police et sa population ?

D’un point de vue théorique, c’est assez simple. D’abord il faut en faire un objectif gouvernemental. Les pays qui ont créé des autorités indépendantes de contrôle, leur motivation explicite c’est de gagner la confiance. La confiance doit donc être un objectif général de la police. En France, on a souvent des gens, notamment chez les représentants syndicaux, qui vont dire que la bonne police c’est la police qui fait peur. L’approche du Danemark, par exemple, c’est de dire que la bonne police c’est la police qui obtient la confiance de la population.

C’est ce basculement culturel qui est la clef. Est-ce qu’on veut une police qui fait peur ou qui mérite la confiance ? Et après, ça se décline dans la formation, le management quotidien, dans l’usage par exemple des contrôles d’identité ou des armes intermédiaires. Les Allemands ont dit « non, on n’a pas besoin de ces armes », y compris le syndicat majoritaire. En France, les syndicats majoritaires y sont favorables. Il y a donc une vraie question culturelle. C’est la responsabilité du gouvernement d’engager cette transition.

L’initiative, qui maintenant date un peu, il y a vingt ans, de la police de proximité, ça participait de cette idée de chercher la confiance ?

Ce n’était pas dit comme ça. La confiance n’était pas mise en avant comme concept dans la doctrine, mais c’était implicite. De mémoire, les guides de l’action des policiers c’était « être connu et être reconnu ». Les policiers devaient engager une relation directe avec les gens du quartier et étaient fidèles à ce quartier. On créait des mécanismes pour qu’il puisse y avoir cette relation. Que ce ne soit pas juste des relations négatives, à l’occasion de tel ou tel contrôle, mais des relations continues. Ça avait donné de bons résultats : empiriquement, sur le terrain, la police de proximité a fait augmenter la satisfaction des gens vis-à-vis de la police.