VIDEO. Epilation féminine: Pourquoi tant de haine envers les poils?

RAS LA COUPE Pour une grande majorité de femmes, été rime avec épilation. On a voulu comprendre d'où vient cet impératif et pourquoi certaines décident de s'en éloigner

Lise Abou Mansour

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  • Près d’une femme de moins de 25 ans sur deux (45%) s'épile intégralement le maillot, selon une enquête IPSOS réalisée en 2014.
  • Dans son livre L'essence du poil. Une antropologie de la pilosité, Christian Bromberger, professeur émérite d'antropologie à l'Université d'Aix-Marseille, revient sur l'histoire du poil et tente de comprendre comment le glabre est devenu la norme.
  • Certaines femmes comme Solène, membre du collectif «Liberté, pilosité, sororité», ont décidé d'arrêter de s'épiler et ce, pour plusieurs raisons: douleur, perte de temps et d'argent, ou encore envie de s'accepter au naturel.

C’est l’été. Il fait beau. Il fait chaud. Alors on a envie d’enfiler son short, sa jupe ou sa robe. Mais pour la moitié de la population, il faut (souvent) d’abord passer par la case épilation.

Selon un sondage réalisé en juin 2019 par le collectif « Liberté, pilosité, sororité », 96 % des femmes interrogées estiment qu’elles doivent s’épiler au moins une partie du corps. On a interrogé Christian Bromberger, anthropologue et auteur du livre L’essence du poil. Une anthropologie de la pilosité, pour tenter de savoir d’où vient cet usage.

Une pratique ancienne

Pour comprendre comment les femmes en sont arrivées à passer 800 heures de leur vie à s’épiler, commençons par le commencement. La pratique consistant à s’arracher les poils est loin d’être récente. Les traces des premières pinces à épiler remontent à deux millénaires avant Jésus Christ. Christian Bromberger explique que « du Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle, les femmes aisées pratiquaient l’épilation intégrale qu’elles avaient découverte par les Croisés en Orient. »

Cet usage se perd dans les siècles qui suivent la Renaissance. L’anthropologue raconte que « l’eau chaude avait très mauvaise réputation à cette époque "car elle rend les pores de la peau perméables aux microbes". » Mais l’épilation fait son grand retour dans les années 1920, avec l’arrivée des bains de mer. Les femmes commencent alors à retirer les poils des parties visibles de leurs corps, telles que les jambes et les aisselles. Quelques années plus tard, en 1946, les bas en nylon sont créés et la tendance s’ancre définitivement dans la société.

Mais le retour du glabre n’a pas été si facilement accepté. Christian Bromberger raconte qu'« au début du XXe siècle, on a quelques témoignages de spectateurs de théâtre qui se plaignaient de la disparition des poils sous les aisselles des danseuses. Leurs réactions face à l’épilation étaient très négatives. »

Un impératif intégré socialement

Aujourd’hui, la tendance inverse semble avoir pris le dessus. Selon une étude IPSOS de 2017, les trois quarts des Françaises (74 %) s’épilent le maillot en vue de l’été. La disparition des poils paraît être un impératif. Mais pourquoi la majorité des femmes se sentent-elles obligées de s’épiler ? Le collectif « Liberté, pilosité, sororité » a sondé des Françaises pour comprendre les raisons qui les ont poussées à s’épiler la première fois. Les témoignages mettent tous le doigt sur la même origine : la pression sociale. Des remarques de mères, grands-mères, camarades d’école ou juste un sentiment qu’il fallait le faire « pour être une femme », sans savoir vraiment pourquoi.

« Nous sommes conditionnés par cette société de l’hygiénisme »

Solène, membre du collectif « Liberté, pilosité, sororité », ajoute qu'« il y a aussi beaucoup de pression de la part de la société. Au cinéma, à la télévision et sur les affiches publicitaires, toutes les femmes sont complètement imberbes. » Ces impératifs trouvent aussi leur origine dans la culture porno.

Selon un sondage IPSOS réalisé en juin 2018, un jeune sur cinq regarde du porno au moins une fois par semaine. Dans ces films, l’immense majorité des femmes sont totalement épilées. Une homogénéité qui semble avoir un impact sur les pratiques épilatoires des jeunes filles. Près d’une femme de moins de 25 ans sur deux (45 %) s’épile intégralement le maillot, selon une enquête IPSOS réalisée en 2014.

Mais pour l’anthropologue Christian Bromberger, la pression sociale et l’impact du porno ne sont pas les uniques raisons. Selon lui, le poil a une mauvaise réputation dans notre société car « nous sommes conditionnés par cette société de l’hygiénisme, de l’aseptisation, du clean et le poil est associé à la saleté. » « Tout ce qui est manifestation naturelle, comme notre pilosité, est aujourd’hui considéré comme un crime de lèse-majesté humaine car il faut être lisse. »

Douleur, perte de temps et d’argent

Mais certaines femmes ont décidé de jeter leur rasoir à la poubelle et les raisons de l’abandon de cette pratique sont multiples. La première, c’est la perte de temps. Une femme qui s’épile régulièrement de ses 15 à ses 65 ans, passera pendant ces cinquante années 800 heures, soit plus d’un mois entier, allongée sur la table de son esthéticienne ou accroupie sur le sol de sa salle de bains.

« Je me suis dit qu’il fallait que je m’apprécie telle que j’étais au naturel »

Si l’épilation fait perdre du temps, elle fait également perdre de l’argent et peut être douloureuse. Encore plus grave, le rasage et l’épilation à la cire peuvent s'avérer dangereux. Coupures, brûlures, poils incarnés ou abrasion de la peau, cette pratique n’est pas sans risque.

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Mais la raison principale est ailleurs pour Solène. « Je me suis dit qu’il fallait que je m’apprécie telle que j’étais au naturel, et que l’appréciation que j’ai de mon corps ne dépende pas de l’avis des autres. » La jeune femme perçoit cet impératif comme une inégalité de plus par rapport aux hommes. « J’ai arrêté de m’épiler parce que je me suis dit que c’était une injonction de plus qui pesait sur les femmes. »

Vers une généralisation de l’épilation masculine ?

Mais pour Christian Bromberger, cet usage n'est désormais plus un fardeau uniquement féminin. « Aujourd’hui, il faut être lisse, homme comme femme, avec juste quelque chose qui rappelle la différence entre les deux sexes. On le voit bien avec la vogue de la barbe chez les hommes » avant d’ironiser « même pour les hommes, il faut que ce soit clean. Leur barbe est extrêmement entretenue. On est loin de la barbe de l’ermite ou du révolutionnaire. »