Sécheresse: «Il faut vraiment avoir la foi pour être éleveur aujourd'hui»

ELEVAGE Dans la Loire et la Haute-Loire, en raison de la sécheresse, les éleveurs vont devoir puiser cet été dans les stocks de fourrage prévus pour l’hiver pour nourrir les bêtes

Elisa Frisullo

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Illustration d'un élevage de vaches laitières dans une ferme en Savoie
Illustration d'un élevage de vaches laitières dans une ferme en Savoie — E. Frisullo/ 20 Minutes
  • Dans la Loire et la Haute-Loire, les éleveurs font face à leur deuxième année de grande sécheresse.
  • Les pâturages étant pour beaucoup asséchés, ils vont devoir puiser dans leur stock de fourrage prévu pour l’hiver pour nourrir leurs bêtes dès cet été.
  • Face à ces aléas climatiques qui affaiblissent leurs exploitations, les agriculteurs s’adaptent et résistent comme ils le peuvent.

A Saint-Pierre-Eynac, dans la Haute-Loire, Thierry Allirol surveille les terres sur lesquelles il cultive ce qui doit servir de fourrage pour nourrir ses bêtes à l’automne et à l’hiver. « Ce qu’on a planté il y a un mois, c’est tout jaune, se désole-t-il. Alors que ce devrait être des pousses de 10 à 15 centimètres ». Cet agriculteur, installé depuis deux ans sur 30 hectares où il élève une vingtaine de veaux et vaches et 80 brebis, ne peut que constater les dégâts sur les pâturages et les fourrages dus aux aléas climatiques.

Après une année 2018 compliquée en raison d’une forte sécheresse, la Haute-Loire et la Loire font partie des départements français où le déficit en eau fait le plus souffrir les terres agricoles. Et par conséquent les hommes et les bêtes qui y vivent.

« La sécheresse est très importante à basse altitude et notamment dans le Brioude, au nord ouest de la Haute-Loire. Au printemps, il a très peu plu. La récolte a été très faible, ce qui veut dire que les stocks de fourrages le sont aussi », explique Daniel Teissier, directeur de l’établissement de l’élevage à la chambre d’agriculture de la Haute-Loire.

Au manque de pluie se sont succédé, dans les champs, les orages de grêle qui ont abîmé les cultures et anéanti, dans certaines exploitations, tout espoir de récolte. « Cela a été catastrophique sur les céréales arrivées à maturité et là où ça a résisté, cela a ralenti la croissance des maïs », ajoute le responsable. Là encore, ce sont les stocks produits pour nourrir les bêtes qui vont en pâtir.

Des sols à sec depuis l’été dernier

Installé depuis 2001 à Panissières, dans la Loire voisine, Dominique Thizy, éleveur de vaches laitières, a ressemé récemment sur ses parcelles en espérant que la pluie vienne dans les prochaines semaines alimenter sa récolte. « Je pourrai peut-être faire une nouvelle coupe fin septembre. Mais on ne sait jamais avec la météo. Il faut vraiment avoir la foi et y croire aujourd’hui pour être éleveur », lâche cet agriculteur de 47 ans, à la tête du Gaec Les Boutons d’Or. « Et encore, c’est difficile, mais nous avons la chance d’avoir une retenue collinaire qui a été aménagée en 1998 par mon prédécesseur pour irriguer une partie de nos cultures. »

Mais face à la sécheresse des sols, ce système aussi montre ses limites. « C’est la première fois que la retenue est vide. C’est très sec ici depuis juillet dernier. Les réserves en eau des sols ne se sont jamais reconstituées, car l’hiver et le printemps ont été très peu pluvieux », ajoute l’éleveur. Puis, sur ses terres comme ailleurs, la canicule est passée par là, venant assécher les pâturages, où les herbes sont brûlées. « Cela fait longtemps que dès l’été, nous nourrissons une partie de nos bêtes de fourrage. C’est classique. Mais sur mes 76 laitières, avant j’en mettais 40 en pâture et je nourrissais les autres. Aujourd’hui, je n’en ai qu’une quinzaine qui mange dehors ».

Vendre des bêtes, acheter du fourrage

Pour alimenter ses veaux et ses brebis, Thierry Allirol va devoir puiser dans les stocks de l’hiver, déjà moins fournis, bien avant l’heure. « On va commencer à leur donner fin août ce qui était prévu pour décembre », confie l’éleveur, dont les parcelles, situées à 1.000 et 1.200 mètres altitude, ont toutefois un peu moins souffert que d’autres exploitations de basse altitude. Quand la nourriture viendra à manquer, il devra trancher. « C’est soit on vend des animaux, soit on devra acheter du fourrage pour compléter nos stocks », ajoute-t-il.

Si cela peut permettre à certains éleveurs de passer un cap difficile, cela a un coût. « En décapitalisant une partie d’un cheptel, forcément cela aura des conséquences sur le rendement à un moment donné », souligne Daniel Teissier. Se priver par exemple d’une partie des mères nourricières d’un troupeau signifie qu’il y aura les mois suivants moins de lait et moins de veaux. Donc un chiffre d’affaires moins élevé. Et l’achat de fourrage supplémentaire représente un gros investissement. « Avec le jeu de l’offre et de la demande, les prix explosent. Le fourrage que je pouvais avoir à un moment à 90 euros la tonne est actuellement à 170 euros tonnes », illustre Thierry Allirol.

Des solutions d’urgence jugées insuffisantes

Pour soutenir les éleveurs, le ministre de l’Agriculture a proposé des solutions d’urgence. Il a notamment autorisé le fauchage anticipé des terrains en jachère pour permettre de compléter les stocks de fourrage. Il va également demander à Bruxelles de faire passer de 50 à 70 % le taux des avances des aides PAC versées en octobre. Un pis-aller selon les éleveurs. « Nous n’avons pas de terrains en jachère par ici. Mais pour ceux qui en ont, cela arrive trop tard. C’est tout sec et cela aura donc peu de valeur nutritionnelle pour les bêtes », estime Dominique Thizy. Quant aux fonds de la Pac « ce sera une avance sur des aides qu’ils nous doivent déjà. On n’aura rien de plus », soupire-t-il.

Pour passer la crise et résister aux aléas climatiques plus nombreux, les agriculteurs prônent, entre autres, une politique visant à garantir des prix plus rémunérateurs. « Le prix du lait est au plus bas. Nous, on gère au plus serré financièrement et on arrive encore à s’en sortir », lâche l’éleveur de génisses. Mais tout le monde ne résistera pas. « Dans les fermes en balance, où les agriculteurs approchent de la retraite, cela peut faire facilement pencher du côté de l’arrêt d’exploitation », confirme Daniel Teissier.

Chaque année, en Haute-Loire, selon les chiffres de la chambre d’agriculture, 3.5 % des exploitations disparaissent. Les installations de jeunes agriculteurs sont loin de compenser ces départs. « C’est clair qu’il faut avoir les nerfs solides et être bien entourés au niveau familial, parce que même en nous adaptant, la météo nous joue vraiment de sales tours », ajoute l’éleveur de Panissières, peu optimiste pour l’avenir.

« L’irrigation pourrait nous sauver »

« Ce qui pourrait nous sauver, c’est l’irrigation. Mais on a pris trop de retard. En Espagne, ils ont anticipé le réchauffement climatique et au final, ce sont eux qui nous fournissent en fourrage. Mais en France, entre les études préalables et le coût de l’aménagement des retenues, peu d’agriculteurs ont les moyens de tels investissements. Et lorsqu’on évoque un projet pour irriguer nos parcelles tout en respectant l’environnement, la mobilisation d’une poignée de gens se disant écolos suffit à faire échouer le projet », ajoute ce Ligérien, qui cette année parviendra à résister à la sécheresse. Mais pour combien de temps encore…