Féminisme: Internet peut-il lutter contre l'hypersexualisation des femmes?

WEB Google a modifié son algorithme sur le référencement du mot « lesbienne ». Une décision qui pose la question de l’implication des géants du web contre l’hypersexualisation des femmes

Jean-Loup Delmas

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Une femme devant le logo de Google.
Une femme devant le logo de Google. — PATTIER MATHIEU/SIPA
  • Google a modifié son algorithme sur le référencement du mot « lesbienne », pour ne plus faire apparaître que des résultats pornographiques.
  • Un changement du moteur de recherche qui pose l’implication d’Internet dans l’hypersexualisation des femmes.
  • Coupable du pire, le web est-il capable du meilleur ?

Taper le mot « lesbienne » dans la barre de recherche Google ne renvoie plus à des sites pornographiques, mais à des résultats informatifs. Le géant du Web a décidé de modifier son algorithme, suite à plusieurs réclamations d’associations féministes et lesbiennes. Un cas qui s’appliquait également à d’autres minorités de femmes, comme les femmes noires ou les femmes arabes, qui renvoyaient également systématiquement à du porno.  Internet, souvent coupable du pire, est-il capable du meilleur ?

Valérie Ganne, réalisatrice du web-documentaire Mesdames & Messieurs sur l’émancipation des femmes françaises, confirme ce côté double face de la toile : « Le Web exacerbe tout, on va vite à la caricature, au chemin le plus court, vers le porno notamment. Mais à la fois, c’est un formidable espace de parole pour le féminisme et le combat des femmes. Internet a beaucoup apporté. »

Le laisser-aller des géants du numérique

Si elle reconnaît les bons côtés du Web, Céline Piques, porte parole de l’association Osez le féminisme !, dresse un bilan plus contrasté. Pour elle, la balance est clairement défavorable : « Avoir un espace de parole et pouvoir se rassembler autour de hashtag, c’est cher payé pour tout le cyberharcèlement, la violence et la misogynie présente sur Internet. L’espace numérique est très masculin, je doute qu’on puisse en parle comme d’un allié, où alors à quel prix ? » En 2012, ExtremeTech, blog spécialisé dans le numérique, estimait qu’un tiers du contenu Internet était pornographique. Pas vraiment de quoi arrêter l’hypersexualisation des femmes effectivement. Quant aux  cyberharcèlement et back-clash sur la toile, la liste serait bien trop longue à dresser.

Voir Google modifier son algorithme reste néanmoins une avancée notable, qui en appelle d’autres pour la militante : « Pendant des années, la politique des géants du Web comme Google, Facebook ou Twitter a consisté à appliquer une pseudo-neutralité numérique. “On ne touche à rien”, en somme. Aujourd’hui, on voit que certains de ces acteurs prennent des mesures et arrête de se cacher derrière une autorégulation qui ne marche pas. » Ce n’est pas d’ailleurs la première fois que Google rebidouille son algorithme de référencement. Le cas s’était déjà posé en Angleterre, où le mot-clé teen renvoyait à de la pornographie. Une situation là aussi modifiée par le moteur de recherche suite à de nombreuses protestations, note Céline Piques.

Conséquence sur le réel

Pour la porte-parole, il est clair que, niveau prise d'initiatives, les géants numériques doivent passer la seconde : « Ils sont responsables. Quand des jeunes lesbiennes vont sur un moteur de recherche, se posant des questions sur qui elles sont, quelle est leur identité, quelle image leur renvoie un référencement pornographique ? Surtout une pornographie hétérocentré sur l’homme. Cette politique du laisser-faire doit cesser, et ce référencement n’est qu’une infime partie de l’iceberg ». Elle cite par exemple des courriels de militantes parfois bloqués par Gmail, car incluant le mot lesbienne, jugé pornographique par le pare-feu de la messagerie Google.

Si le moteur de recherche a touché son précieux algorithme, c’est notamment grâce au collectif SEO Lesbienne, qui a œuvré en ce sens. Fanchon Mayaudon-Nehlig, l’une des membres, explique son action : « On a mis la pression sur Google, et notamment Google France, qui a une politique RH très inclusive sur les minorités, en les mettant devant leurs contradictions et ce que l’algorithme avait lui d’oppressif. »

Rendre explicite ce qui est insidieux

Pour la consultante en communication, Internet a un atout central dans le féminisme : « Internet transmet et garde durablement les discriminations de la société, mais il rend aussi extrêmement visible et explicite un phénomène plus insidieux dans la vie réelle. ». Par exemple, l’hypersexualisation des lesbiennes peut ne pas être vu par les non-concernées dans la société, mais elle devient très claire à la moindre recherche Google, même pour eux.

Et c’est paradoxalement une force selon Fanchon Mayaudon-Nehlig : « Les gens ont besoin de voir par eux-mêmes, de faire des captures d’écrans, de se rendre compte. Internet aide beaucoup en ça. Ensuite, ils viennent nous voir pour dire qu’ils sont choqués de Google, et on leur explique que le problème de l’hypersexualisation est bien plus large et diffus que Google… »

« Changer le Web, c’est aussi changer la société »

Fanchon Mayaudon-Nehlig reconnait qu’il reste beaucoup à faire. Au niveau de Google notamment, puisqu’elle a noté que des recherches de mot non pornographique avec le mot lesbienne ou avec des couleurs de peau non-blanche renvoyaient à nouveau à des sites pornographiques. Plus globalement, pour le reste d’Internet, « il faut que plus de personnes issues des minorités travaillent chez Google, Facebook, Twitter, pour s’attaquer et régler ces problèmes, de référencement, de cyberharcèlement... Oui, on peut se battre contre les algorithmes, et les modifier ». Mais c’est aussi chez les militantes que la consultante en communication espère des avancées : « Il faudrait un pôle digital dans chaque association féministe, que cette compétence technique de référencement, de SEO soit maîtrisée et que les jeunes militantes s’emparent de ces questions, car c’est là que le militantisme a lieu. »

Son avis sur l’apport ou non du numérique pour régler ce problème est d’ailleurs plutôt tranché : « Internet EST la solution. Changer le Web, c’est aussi changer la société, car aujourd’hui l’éducation se fait aussi sur et par le net. Si l’hypersexualisation des femmes disparaît du net, elle s’effacera aussi dans la société. Il reste bien sûr énormément à faire. Mais la lutte doit se faire avec les géants du Web, pas contre eux. En utilisant des techniques de SEO, d’algorithme, en s’appropriant ces codes, en mettant des expertes de ce on peut faire bouger les lignes. »