Prisons disparues: La maison d'arrêt cellulaire de Mazas, un «modèle» carcéral qui a traversé les siècles

DERRIERE LES BARREAUX (5/5) Située au coeur du quartier de la gare de Lyon, à Paris, la maison d'arrêt de Mazas a été conçue pour isoler au maximum les détenus entre eux

Helene Sergent

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Une des galeries de la prison cellulaire de Mazas.
Une des galeries de la prison cellulaire de Mazas. — Hippolyte-Auguste Collard
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, fait revivre les prisons disparues, de la Bastille au bagne de Cayenne.
  • Construite en 1850, la prison de Mazas, située près de la gare de Lyon, à Paris, a été l’une des premières à mettre en place un système cellulaire en France.
  • Inspirée du modèle américain et conçue pour isoler les détenus les uns des autres, Mazas a été détruite quarante-huit ans plus tard.

Il ne reste rien de l’imposant porche en pierre de la prison de Mazas. Au 25-23, boulevard Diderot, à la place de l’entrée, les habitants du quartier de la gare de Lyon, à Paris, peuvent désormais siroter un café à la terrasse d’un bistrot. Pendant quarante-huit ans pourtant, une page de l’histoire carcérale de France s’est écrite ici.

Inaugurée en 1850, la prison de Mazas a retenu en ces murs des centaines de milliers de détenus, célèbres et inconnus, jusqu’à sa destruction en 1898. Première prison à reposer exclusivement sur un enfermement en cellule, cette maison d’arrêt a longtemps été érigée en « modèle » du genre. Conçue pour isoler au maximum les détenus les uns des autres, Mazas a laissé des traces dans la politique pénitentiaire menée depuis.

La plus grande prison de l’époque

Pour comprendre à quoi ressemblait la prison de Mazas, un journaliste de la Petite République ose, en 1898, cette comparaison bucolique : « Prenez une marguerite […]. Le cœur jaune, où les abeilles viennent butiner, représente le centre de l’édifice. C’est là que les gardiens veillent, c’est là aussi que le curé officie. Les pétales blanches sont de longs couloirs renfermant des cellules isolées les unes des autres et fermées par de solides portes. Il est impossible de sortir ou d’entrer sans passer par les autres, c’est-à-dire sans être vu par les gardiens qui, jour et nuit, veillent. »

Plan de la prison panoptique de Mazas.
Plan de la prison panoptique de Mazas. - Louis Figuier

Imaginée par l’architecte Emile Gilbert, Mazas est qualifiée dans la presse de « prison idéale » ou « prison type ». Les journalistes louent à l’époque le génie de son créateur, qui s’est inspiré du modèle américain observé par le député et magistrat Alexis de Tocqueville, lors d’un voyage outre-Atlantique. Surnommée l'«hôtel des 1.200 couverts», la maison d’arrêt peut accueillir à l’époque de son ouvreture 1.200 détenus répartis sur trois étages. « De toutes les prisons de Paris, Mazas était la plus grande », précise Le Petit Parisien dans son édition du 25 mai 1898. La plus grande et la première, avec son équivalent pour mineurs, « la Petite Roquette », à mettre en place un régime cellulaire. 

De nombreux avantages

« Sous l’ancien régime, la cellule était un privilège quasiment aristocratique. Quand on emprisonnait des nobles à la Bastille, on prévoyait une cellule, c’était un moyen de les distinguer », rappelle Michelle Perrot, historienne spécialiste du système carcéral français. Avec Mazas, la France généralise la cellule et tout est fait pour isoler les détenus.

En 1850, à l’occasion de l’inauguration de la prison, Le Constitutionnel décrit : « Entre chaque bâtiment existe un grand préau divisé en vingt promenoirs dans lesquels vingt détenus viendront prendre l’air, en même temps, sans se voir. […] Des parloirs cellulaires sont disposés de manière à ce que chaque prisonnier ne puisse apercevoir que son visiteur et chaque visiteur ne puisse voir que son visité. »

Gravure de la prison de Mazas à Paris en 1861.
Gravure de la prison de Mazas à Paris en 1861. - MARY EVANS/SIPA

Les échanges sont limités au maximum et les détenus portent un masque, révèle le Moniteur universel : « Non de fer, comme celui du célèbre prisonnier de la Bastille, – mais de coton tissé. […] Cette mesure a été prise pour empêcher les détenus enfermés dans une même prison de se reconnaître à leur sortie ». « L’idée des pouvoirs publics de l’époque, c’était aussi d’éviter la contagion entre les détenus. La cellule était synonyme d’un retour sur soi, d’un travail d’introspection. Si on peut régénérer les détenus, c’est par la solitude qu’on le fera, estimaient les autorités », note l’historienne Michelle Perrot.

Les échos du passé

Une idée qui trouve, aujourd’hui encore, quelques échos. Jusqu’en 2016, après les attentats terroristes qui ont touché Paris, Saint-Denis ou Nice, les détenus dits « radicalisés » étaient regroupés dans des unités de prévention de la radicalisation. Une similitude avec la stratégie carcérale née à Mazas : « Si l’isolement est aujourd’hui conçu comme une peine, il est aussi perçu comme un moyen d’éviter cette fameuse contagion. Le radicalisme islamiste a ranimé cette vieille idée, puisqu’on estime que la radicalité se diffuse d’une personne à une autre, par le prêche, par la parole. En isolant ces individus des autres détenus, on évite la contagion. »

A l’époque de Mazas, les députés vantent ouvertement ce régime cellulaire : « Tous les détenus interrogés, parmi ceux qui n’avaient jamais vécu dans les prisons, ont déclaré qu’ils préféraient être soumis au régime cellulaire plutôt que d’être confondus avec les autres prisonniers. Le motif de cette préférence est pour tous le même. Le régime cellulaire les met à l’abri de tout contact avec des hommes qui pourraient, plus tard, exploiter contre eux le souvenir d’une captivité commune ; il leur permet, en cas d’acquittement, de laisser ignorer leur passage dans la prison », écrivent les élus dans le rapport d’une commission dédiée à l’établissement.

Aujourd’hui, si la cellule individuelle revêt toujours un attrait pour les détenus, les raisons ont évolué, précise Michelle Perrot : « La cellule peut être aussi un objet de désir pour des détenus condamnés à de longues peines qui souffrent de la promiscuité et de la surpopulation carcérale. »

Un modèle remis en cause

Après quarante-huit ans, Mazas est finalement détruite quelques années avant l’exposition universelle de Paris. Le bilan réalisé par les journaux de l’époque est cinglant. A l’occasion d’une ultime visite dans les coursives, le journaliste de La Petite République s’offusque des conditions de vie imposées aux détenus : « A droite et à gauche, des cellules petites et obscures, avec des fenêtres exiguës, laissant à peine apercevoir le mur qui s’élève en face. Les murs en sont noirs et tristes […]. Il y fait un froid humide qui saisit et glace. L’impression que l’on ressent une fois entrée dans la cellule est atroce. Bien plus épouvantable celle que l’on doit éprouver lorsque la lourde porte se ferme avec un grincement strident. On est vraiment muré. Et l’on s’explique alors les tentatives nombreuses de suicide dont Mazas a été le théâtre.»

Un isolement total également remis en cause dans Le Petit Parisien du 25 mai 1898 : « Certains criminalistes estiment qu’un homme ne peut supporter pendant plus de six ans le régime absolu de la réclusion.» D’autres voix s’élèvent aussi sur les risques de récidive portés par ce modèle carcéral. C’est le cas d’un magistrat de l'époque, cité dans le même article: « Le détenu cellulaire deviendra nécessairement un bon ou un révolté, mais dans tous les cas un paresseux, incapable après sa libération de faire autre chose qu’un récidiviste. »