Prisons disparues: La Petite Roquette, la prison modèle devenue un «purgatoire pour enfants maudits»

DERRIERE LES BARREAUX (4/5) Détruite en 1974, la première maison des jeunes détenus de l’Histoire s’est révélée être un enfer pavé de bonnes intentions

Caroline Girardon

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La Roquette, détruite en 1974, prison modèle est devenue un purgatoire pour les enfants détenus
La Roquette, détruite en 1974, prison modèle est devenue un purgatoire pour les enfants détenus — RetroNews-BnF
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, fait revivre les prisons disparues, de la Bastille au bagne de Cayenne.
  • Aujourd’hui, celle de la Petite Roquette, la première prison pour enfants en France.
  • L’établissement, qui entendait améliorer la réinsertion des plus jeunes, s’est rapidement transformé en enfer.

Le « purgatoire des enfants maudits ». Le 4 avril 1929, le journaliste Heny Danjou  publie un reportage édifiant dans le magazine Détective après avoir visité les geôles de la Petite Roquette. Une prison, située en face du cimetière du Père-Lachaise, dans le 11ème arrondissement de Paris, qui fermera ses portes quelques années plus tard, avant d’être détruite en 1974. Un établissement uniquement réservé aux enfants.

Le bâtiment de 25.000 mètres carrés a été construit en 1825 d’après les plans de l’architecte Louis-Hippolyte Lebas. Un projet qui se veut avant-gardiste. « Au moment où cet établissement a été réalisé, l’idée était de pouvoir améliorer le sort des enfants détenus », rappelle Véronique Blanchard, doctorante en histoire et coautrice, avec Mathias Gardet, du livre Mauvaise Graine: Deux siècles d'histoire de la justice des enfants (Textuel).

La rédemption par le travail et le silence

Car à l’époque, les quartiers pour mineurs n’existaient pas. Les enfants côtoyaient les adultes dans de vastes dortoirs collectifs, où la promiscuité s’avérait rapidement dangereuse.

On s’inspire des idées d’Alexis de Tocqueville, revenu des Etats-Unis avec des plans des prisons modernes. Au pays de l’Oncle Sam, les détenus sont enfermés dans des cellules individuelles desquelles ils peuvent être néanmoins surveillés. « La philosophie des lieux était de pouvoir faciliter la rédemption par le travail en ateliers et les moments seuls en cellule, propices à la réflexion », explique Véronique Blanchard. « Mais les résultats n’ont pas été très probants », ajoute-t-elle.

La Petite Roquette , détruite en 1974, a été le premier centre centre pénitentiaire pour jeunes détenus.
La Petite Roquette , détruite en 1974, a été le premier centre centre pénitentiaire pour jeunes détenus. - CommonWikimedia

Près de 500 enfants y sont incarcérés. On leur intime le silence absolu. « On applique un système philadelphien où le temps d’enfermement est plus important que les moments passés en collectivité. Les enfants passent 22 heures en cellule », raconte Véronique Blanchard. Ils n’ont pas le droit de se voir, ni de se parler. Quand ils sont amenés à se déplacer, on leur pose un sac sur la tête pour éviter qu’ils ne croisent le regard de leurs camarades. Les promenades dans les couloirs sont individuelles. « Et quand, le dimanche, ils assistent à la messe dans la chapelle, ils sont placés dans des box individuels pour limiter toute communication », poursuit l’historienne.

« Les cellules sont des cages infectes, à peines convenables pour un animal »

« Les cellules sont des cages infectes, à peines convenables pour un animal », relate le journaliste Henry Danjou. Trois mètres de long et deux mètres de large. « Le jour n’y arrive que par les vitres dépolies d’une fenêtre, dont l’espagnolette est cadenassée. Elles ne sont pas éclairées la nuit. Ni chauffées. J’y ai vu des enfants qui n’avaient plus de visages humains, hirsutes, sales, couverts de poils, jetant sur moi un regard égaré », décrit-il.

La saleté qui y règne est propre au monde carcéral. Mais à la Petite Roquette, le régime alimentaire n’est pas adapté pour des enfants. Ils manquent de tout, et surtout ne sont pas soignés. En guise de repas : une demi-boule de pain, parfois des gamelles de haricots ou de pois cassés accompagnées d’une ration d’eau.

Gavroche et Poulbots indisciplinés

Le reporter Félix Platel, qui s’était rendu sur place cinquante ans plus tôt, dresse le même constat dans les colonnes du Figaro, dénonçant l’insalubrité et la violence des lieux. « La Petite Roquette, c’est la maison cruelle. C’est là que, nuit et jour, l’Etat, de connivence avec la loi, commet des crimes contre l’enfance », écrit-il, estimant qu'« un adulte deviendrait fou après trois mois de cet isolement cellulaire ».

Les petits détenus y sont incarcérés parfois à l’âge de 5 ans. Il faudra attendre 1913 pour que l’âge minimum soit relevé à 13 ans. « Ils sont plus arrêtés pour vagabondage que pour des petits larcins. A l’époque, les enfants de rue sont perçus comme extrêmement dangereux. L’errance est un délit », rappelle Véronique Blanchard. Derrière les murs de la Petite Roquette, on y trouve des Gavroche, des enfants des classes populaires, envoyés dans les rues pour ramener de l’argent à la maison. Mais aussi des Poulbots indisciplinés dont les pères ont demandé à la justice de les enfermer. « A l’époque, on ne vérifie pas. L’autorité du père est totale. Il faudra attendre 1945 pour que les juges aient plus de latitude et refusent le principe de correction paternel », poursuit l’historienne.

Des acquittés envoyés en cellule

En réalité, les criminels mineurs sont minoritaires. « On a aussi des enfants qui ont été acquittés, mais pour éviter qu’ils ne tournent mal et qu’il ne soit trop tard, on les envoie en prison. Au final, le système s’avère contre-productif : les enfants en ressortent abîmés, en ayant encore plus de défiance vis-à-vis des adultes et de la loi », ajoute Véronique Blanchard. Notamment ceux qui ont dû attendre leurs 21 ans pour être extraits de leur cellule.

« Il y a beaucoup moins de violence car les enfants ne se côtoient pas. Ce qui évite les bagarres. Mais ils vont se scarifier, vont tenter de mettre fin à leurs jours. La plupart sont dans une grande souffrance psychologique », relate l’historienne.

Le système va rapidement montrer ses limites. Et les voix vont progressivement s’élever pour dénoncer ce qui se passe derrière les murs de la Petite Roquette. Victor Hugo, admiratif au début du système, va lui aussi émettre de plus en plus de réserves. Comme de nombreux journalistes.

"L’enfer pavé de bonnes intentions"

« Aujourd’hui, on se rend compte du décalage entre la volonté de départ et la réalité de l’établissement. La Petite Roquette, c’est l’enfer pavé de bonnes intentions. En pensant bien faire, on est parvenu à créer une institution d’une violence totale ayant provoqué beaucoup de souffrances », conclut Véronique Blanchard.

Dans les années 1930, les petits détenus ont fini par quitter les lieux pour être envoyés dans les maisons de correction. L’établissement, qui accueillera ensuite des femmes, sera démoli en 1974. Aujourd’hui, un square a été créé à la place, celui de La Roquette.

Le square de la Roquette a été construit à la place de la prison de la Petite Roquette
Le square de la Roquette a été construit à la place de la prison de la Petite Roquette - CommonWikimedia