Pourquoi les Français ruraux sont-ils devenus si pessimistes?

DECLASSEMENT Selon une étude, 47 % des Français habitant à la campagne voient l’avenir en noir

Lucie Bras

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Image d'illustration d'un village français.
Image d'illustration d'un village français. — Pixabay/ ErikDevlies
  • D’après une étude de l’institut Ipsos et Fondapol, les Français sont les plus pessimistes au monde.
  • Les habitants des campagnes et des villes moyennes battent des records de pessimisme par rapport aux urbains.
  • Une tendance qui prend de plus en plus d’ampleur, alimentée par la désertification des campagnes et la mondialisation.

La France bat des records de pessimisme. D’après une analyse Ipsos publiée ce mercredi dans Les Echos, seuls 20 % des Français jugent que notre pays va dans la bonne direction. Ils sont 69 % à s’attendre à ce que la situation de leur pays se dégrade dans les années à venir. Bref, on peut le dire, ça va pas fort. Et ce sentiment est encore plus élevé dans les campagnes, ou 47 % des Français voient l’avenir en noir, soit 13 points de plus que les urbains. Un défaitisme alimenté par de puissants mécanismes, de la fermeture des services publics à la mondialisation.

Déclassés, délaissés, dépassés, les habitants des campagnes ? « Quand on dit que la France est divisée entre les grandes villes et le reste, ça se traduit dans la manière dont on envisage l’avenir », résume Chloé Morin, autrice de ce rapport. « A la campagne, il y a le sentiment d’être le perdant dans un monde qui change plus vite, c’est un ressenti concentré dans les campagnes et les villes moyennes. » Soit entre 20 et 40 % de la population française, en fonction de la définition de l’urbain que l’on choisit. « Ils ne considèrent pas que tout est mauvais mais l’évolution de leur vie sur les dernières années est perçue comme mauvaise, d’où ce sentiment », ajoute Laurent Chalard, docteur en géographie de Paris IV-Sorbonne.

Maternités et bar-tabac… Fermetures en série

Les causes de ce mal-être sont multiples : la dégradation du marché de l’emploi, la fermeture des maternités ou des commerces, des lieux culturels… Autant de raisons qui donnent le blues aux Français. Claudia Senik, économiste à la Paris School of Economics (PSE) a étudié le bien-être dans les villes moyennes, entre 20.000 et 100.000 habitants. « On y constate des fermetures de commerces, bar-tabac, boulangeries, cinémas, théâtres, écoles… Mais aussi une disparition du tissu associatif. Cela crée un déficit de lien social dans ces agglomérations, un sentiment d’isolement très marqué », affirme-t-elle.

Déclassement, abandon, solitude… Un cocktail détonnant qui s’est enflammé l’an dernier en France, donnant naissance au mouvement des « gilets jaunes », qui manifestent depuis le mois de novembre 2018. « C’est un symptôme de ce pessimisme », approuve Laurent Chalard. « C’est la colère d’une large partie de la France rurale qui considère qu’elle est à côté de tout ce qui se passe, de tous les grands projets », analyse-t-il. Ce bouillonnement a pris une ampleur inattendue en France, mobilisant des centaines de manifestants chaque semaine depuis plusieurs mois. Si le mouvement s’est à peu près arrêté aux frontières de la France, survenant ponctuellement  en Belgique ou au Royaume-Uni, cette même colère gronde un peu partout sur la planète.

La mondialisation, entre opportunité et fragilité

« Sociologiquement, des gens qui ressemblent aux "gilets jaunes", on en trouve partout dans le monde », avance Chloé Morin. « Finalement, le rapport à l’avenir d’un New-Yorkais est aujourd’hui sans doute plus proche que celui d’un Parisien que celui d’un Parisien ne l’est d’un habitant des campagnes », poursuit-elle. « C’est d’ailleurs au niveau mondial que tout se joue. La plupart des forces qui expliquent cette fracture ce ne sont pas des forces franco-françaises : mondialisation, financiarisation de l’économie, révolution technologique… Quand on habite dans une très grande ville aujourd’hui, on envisage la mondialisation comme une opportunité. A la campagne, on n’a pas ce regard-là. Ce sont des éléments susceptibles de nous fragiliser davantage. »

Un ressenti qui prend une ampleur nouvelle, selon les chercheurs. « Il y a une extension du phénomène : désormais l’ensemble des campagnes est touché », analyse Laurent Chalard. « Le mouvement des "gilets jaunes" est par exemple très suivi dans le Sud-Ouest, où traditionnellement les campagnes se portaient mieux. » Et le pessimisme pourrait encore progresser en France, selon Chloé Morin. « Les forces qui contenaient les gens ensemble au sein d’une nation et qui contribuaient à résorber ces fractures sont en train de s’affaiblir : égalité des chances, éducation, etc. Elles sont moins efficaces que par le passé. »

Petite lueur d’espoir dans ce sombre tableau : les Français sont parmi les plus pessimistes au monde collectivement mais individuellement, ils vont plutôt bien, merci pour eux : 72 % des sondés se disent, à titre personnel, satisfaits de leur vie grâce à leurs relations sociales, leur vie de famille et leur état de santé.