Des victimes d’attentat ou de viol réapprennent à vivre grâce à des animaux maltraités

REPORTAGE Depuis le mois de mars, six patients de l'Institut de victimologie, spécialisé dans le traitement du stress post-traumatique, ont intégré une thérapie expérimentale avec des animaux maltraités ou abandonnés

Caroline Politi

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Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava
Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava — Clairmandarine
  • L’objectif de la thérapie est d’aider les patients à recréer du lien grâce aux animaux.
  • En cinq mois de thérapie, les équipes ont observé des progrès spectaculaires chez les patients comme chez les animaux.
  • Les équipes, qui avaient bénéficié d’une bourse, cherchent à renouveler l’expérience.

Ce « shoot de douceur », cela faisait plusieurs jours que tous l’attendaient. C’est presque devenu un rituel. A peine arrivé dans le refuge pour animaux Ava, en plein cœur de la campagne normande, direction l’enclos des chiots. « On prend notre dose de câlins pour la semaine », sourit Isabelle*, entourée de trois petits labradors qui se battent pour monter sur ses genoux. A quelques mètres d’elle, Karim savoure. « Je devais travailler aujourd’hui, ça a été compliqué de me faire remplacer mais je n’aurais raté cette séance pour rien au monde ! Au pire, je me serais mis en arrêt maladie », confie le quinquagénaire au regard rieur et sourire franc. Tous deux ne sont pourtant ni soigneurs, ni même bénévoles.

Depuis le mois de mars, six patients de l’Institut de victimologie, spécialisé dans le traitement du stress post-traumatique, ont intégré un programme expérimental de thérapie. Un samedi tous les quinze jours environ, ces victimes d'attentat, de viol ou de maltraitance, passent la journée avec les chiens, chats et chevaux abandonnés ou maltraités dont le refuge a la charge. « Le stress post-traumatique pousse les victimes à multiplier les conduites d’évitement ou à développer une hypervigilance qui progressivement les isolent, aussi bien socialement qu’affectivement, précise Delphine Morali-Courivaud, directrice médicale de l’institut, à l’origine du programme. L’idée de cette thérapie, c’est de recréer du lien grâce aux animaux. » Quand l’humain est devenu anxiogène ou source de méfiance, l’animal apaise. « Pour certains patients, c’est une raison de vivre, insiste la psychiatre, j’en ai déjà eu qui m’ont affirmé ne pas vouloir se suicider tant que leur chien ou chat était vivant. »

Donnant-donnant

Mais contrairement aux « thérapies à médiation animale » classiques, les animaux du refuge ne sont pas formés pour aider. Certains chiens du programme sont même considérés comme particulièrement dangereux et seraient, dans d’autres établissements, euthanasiés pour des questions de comportements. « Il y a un côté miroir dans nos histoires, souligne Isabelle, tout en promenant Shining, « son » chien pendant toute la durée du programme. Ce sont des animaux qui ont été maltraités par des humains. Un peu comme nous finalement. » C’est peut-être justement l’aspect « donnant-donnant » qui fait la réussite du programme. « On se sent utile, ici, on est là pour aider les animaux même si on se rend compte aujourd’hui que c’est mutuel », confie la discrète Julie, rescapée des attentats de novembre 2015. La jeune femme, qui a intégré le programme sur le tard, réfléchit aujourd’hui à prendre un chien. « Ça m’obligerait à sortir de chez moi », sourit-elle.

Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava
Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava - Clairmandarine

Bien plus vite qu’escompté, les équipes du centre de victimologie ont observé les patients sortir de leur bulle de solitude. Des relations d’amitié sont nées entre les participants du programme mais également avec les soigneurs. « La première séance, on se questionnait beaucoup, on ne connaissait pas précisément leurs histoires mais on savait qu’elles étaient lourdes et on ne voulait pas être maladroits », se remémore Maud Lefèvre, l’une des responsables du refuge. Mais très vite, les barrières tombent, les patients se livrent et les liens s’installent. Plusieurs participants viennent au refuge en dehors des séances ou, comme ce samedi ensoleillé de juillet, un peu plus tôt que prévu pour partager un repas avec les équipes. « Je compte les jours entre chaque séance, je passe au supermarché pour acheter des friandises aux animaux », sourit Karim. Lui qui se définit comme un taiseux est intarissable lorsqu’on l’interroge sur le refuge. Ce samedi, il racontait à l’équipe médicale avoir commencé à nouer des liens avec des collègues de travail. Quinze ans qu’il travaille au même endroit, c’est bien la première fois.

« Des progrès inimaginables »

« Après chaque séance, on observe des progrès inimaginables en si peu de temps », se réjouit Delphine Morali-Courivaud. Et de donner l’exemple de cette patiente qui le jour de notre visite a raté son train et a dû prendre le suivant. Situation banale pour le quidam, terriblement angoissante pour une victime de choc post-traumatique. « Au début de la thérapie, attendre seule à la gare, prendre un autre train, elle n’aurait pas pu le faire. Ce sont des gens qui mettent en place de nombreuses stratégies d’évitement pour ne pas se retrouver dans des lieux bondés. Alors imaginez gare du Nord un samedi de départ en vacances », souligne la psychiatre.

Si les effets sur les patients sont spectaculaires, ils le sont tout autant sur les animaux. Il y a ce chien mordeur, classé 4/4 en termes de dangerosité, et qui accepte que le patient lui fasse des câlins. Ou cet autre qui d’ordinaire tire beaucoup sur la laisse en promenade et qui reste calme avec son accompagnatrice en béquilles. Et que dire de Mistral, ce cheval qui joue avec les patients, cherche à ouvrir leur sac à dos, lui qui d’ordinaire se montre assez agressif ? « Les animaux se comportent vraiment différemment avec les patients qu’avec les soigneurs ou même les bénévoles », assure Maud Lefèvre. Comment expliquer cette connexion ? « Ce sont des histoires croisées. Les animaux ressentent beaucoup de choses que nous, humain, ne percevons pas. Ces chiens, ces chats, ce sont des gueules cassées, personne n’en veut, ils ressentent probablement le traumatisme des patients. »

Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava
Des patients de l’institut de victimologie suivent un programme de thérapie avec des animaux du refuge Ava - Clairmandarine

Retour à Paris

Mais si dans ce coin de paradis tous arborent un large sourire, rentrer à Paris est souvent synonyme de retour brutal à la réalité. « Dans le train, ça va encore, mais dès que je mets le pied dans le métro, j’ai l’impression que tout le bénéfice s’envole. Les gens sont stressés, ils poussent, y a du bruit, les angoisses reviennent », confie Julie. Comme elle, Karim a l’impression que « la bulle de douceur » du refuge explose brutalement en arrivant dans la capitale. « On replonge tellement vite dans la réalité, c’est effrayant », lâche-t-il. Si bien qu’aujourd’hui, ce quinquagénaire qui se décrit comme un « citadin pur jus » envisage de partir à la campagne. « Il n’y a pas d’effet baguette magique, c’est pour cette raison que nous continuons à suivre tous ces patients en psychothérapie, assure la psychiatre. Mais c’est un coup d’accélérateur. »

Le 20 juillet prochain se tiendra la dernière séance. « C’est la dernière séance de la thérapie, mais vous êtes les bienvenus », insiste Maud lors du traditionnel débriefing de la journée. Même si la date est connue depuis longtemps, la fin du programme est dure à encaisser. Certains s’inquiètent, parviendront-ils à surmonter leurs angoisses pour revenir seuls ? Les effets de la thérapie se feront-ils sentir sur la durée ? Cette séance est également l’occasion de réfléchir à l’après. A l’Institut de victimologie comme au refuge, on souhaite que l’expérience soit réitérée. Mais se pose désormais la question des moyens. L’expérimentation a été financée grâce à une bourse de la fondation Affinity. Dix mille euros qui ont servi à financer les transports, le personnel mobilisé mais également donner des fonds au refuge. « On va trouver des solutions, on en cherche en tout cas », assure la responsable du refuge.

*Tous les prénoms ont été changés